Tout est dans le regard par Catherine Bolle

Un coup de tonnerre me fait sursauter. J’ai dû m’assoupir, il fait nuit noire.

— Maman, la télé marche pas.

Putain, manquait plus que ça ! Je m’extirpe difficilement du canapé et cherche mon briquet sur la table basse. Il doit bien y avoir des bougies dans ce foutu gîte !

— Maman, j’ai peur.

— Il ne faut pas, mon chéri. C’est juste le disjoncteur qui a sauté à cause de l’orage.

— C’est quoi, le jonteur ?

Le briquet est posé sur mon paquet de clopes. Je m’en grillerai une dès que j’aurai rétabli le courant. Pierrot pendu à ma jupe, je contourne la table à manger pour atteindre le vaisselier. La flamme commence à brûler mes doigts, j’ouvre tous les tiroirs et les fouille en vitesse.

— C’est quoi, le jonteur ?

— Le disjoncteur, c’est... Ah, en voilà une !

La seule bougie que je dégote n’est pas très grande, mais suffisamment large pour tenir un moment. Je la fixe sur une assiette et la place au centre de la table. La lueur de la flamme donne aux couleurs de la nappe des reflets encore pires qu’en plein jour. C’est la dernière fois que je fais confiance à Caro. Comment a-t-elle pu passer de bonnes vacances dans cette vieille cabane en pierre perdue au milieu de nulle part ? Sa voix nasillarde résonne encore dans mes oreilles : tu verras, c’est génial ! Génial, mon cul ! En même temps, le prix imbattable puait l’arnaque.

Nouveau coup de tonnerre. Les premières gouttes de pluie se transforment rapidement en averse, je referme la fenêtre. Au moins, ça rafraîchira l’atmosphère. Il ne me reste plus qu’à dénicher le fameux disjoncteur. Il ne peut pas être loin dans cette minuscule bicoque. Pierrot ne me lâche pas, je l’installe sur le canapé.

— Reste tranquille, le temps que maman rétablisse la situation. Tiens, joue avec ton robot.

— Il est cassé.

Ça ne m’étonne pas, ton père ne t’offre que des cadeaux pourris. Je soupire et me tourne vers la table. Un tas de jouets traîne dessus, l’un d’eux fera l’affaire pour l’occuper le temps de…

Je me fige. Un insecte se tient, immobile, entre la bouteille de vin à moitié vide et l’assiette de pommes de terre que Pierrot n’a pas terminée ce soir. Un frisson de dégoût me traverse et je serre mes mains l’une contre l’autre. Qu’est-ce que cette sale bestiole fout sur la table ? Comment est-elle rentrée ? Je secoue la tête. Peu importe ces questions, l’important est qu’elle dégage. Hors de question de l’attraper, rien que l’observer me fiche une trouille bleue. Je n’ai jamais vu d’insecte aussi hideux. On dirait une très grosse sauterelle, avec un corps qui n’en finit pas derrière ses deux pattes crochues. Je m’approche tout en retirant l’une de mes claquettes.

— Qu’est-ce que tu fais, maman ?

— Rien. Occupe-toi, mon chéri.

Concentrée sur ma cible, je choisis le meilleur angle d’impact pour ne pas la louper. Si jamais elle m’échappe, je vais passer une nuit blanche. Mais à l’instant où je lève la main, prête à frapper, la bestiole tourne sa tête triangulaire dans ma direction. Je me penche légèrement. Ses petits yeux ronds cherchent les miens. Elle me fixe, ma parole ! Alors qu’un rire nerveux monte au fond de ma gorge, je suis soudain prise d’un étourdissement. Incapable de retenir ma chute, je m’écroule sur le carrelage.

 

— Maman, qu’est-ce que t’as ?

La voix de Pierrot est lointaine, comme atténuée par un écran invisible. Je secoue la tête et aussitôt, une impression désagréable me traverse. Mes membres sont engourdis, encore pire qu’un lendemain de cuite. Je cligne plusieurs fois des yeux : où est-ce que je me trouve ? Pas sur le carrelage, en tout cas. Une bouteille immense se dresse à côté de moi. Bon sang, j’hallucine ou quoi ? Oui, c’est ça. J’ai trop abusé de la boisson ces derniers jours. Je ferme à nouveau les yeux et inspire profondément. Mais rien n’a changé quand je les rouvre. Ils glissent sur mon corps et j’étouffe un cri : où sont passés mes bras ? Et mes jambes ? Je ne comprends rien à ce qui m’arrive. C’est un cauchemar ! À l’instant où, dans un vieux réflexe, je me pince pour m’en extirper, deux longues pattes s’actionnent devant moi. Elles me rappellent quelque chose, mais mon cerveau refuse d’enregistrer l’information. C’est impossible ! Je n’ai pas pu me transformer en…

— Maman, ça va ? Tu t’es pas fait mal ?

Pierrot, où est-ce que tu es ?

Je ne le vois pas et sa voix est toujours aussi distante. Je me tourne dans sa direction et essaie de me déplacer. Dès que j’avance une patte, une multitude de sensations s’empare du corps que je traîne derrière moi. La peau, la membrane, enfin le truc qui me sert de carapace capte chaque particule d’air et l’analyse à une vitesse incroyable. Je m’arrête pour reprendre mes esprits.

— Maman, relève-toi !

Qu’est-ce qu’il dit ? Je ne suis pas allongée. Un doute affreux me tord les boyaux, je reprends ma progression sur la table. Mais impossible d’avancer rapidement, quelle plaie ! Chaque centimètre parcouru me coûte un effort surhumain. T’inquiète pas, mon Pierrot, maman arrive. Un énorme morceau de pain et une fourchette pleine de graisse me barrent la route et m’obligent à un détour dont je me serais bien passé. Pourquoi est-ce que je n’ai pas débarrassé tout ça, après le dîner ? Promis, je change mes habitudes dès que j’aurai quitté ce mauvais rêve.

— Maman, réponds-moi !

La voix de Pierrot se fait pressante. J’accélère comme je peux. Ça y est, le bord de la table est là. Je me penche, surprise de ne pas basculer en avant. Mes yeux distinguent une forme au sol. Pierrot est penché sur elle. Cette robe à fleurs… Bordel, c’est mon corps ! Que s’est-il donc passé ?

Mes souvenirs s’enchaînent à toute allure pour reconstituer le fil de la soirée. L’orage, la panne d’électricité, le jouet cassé, l’insecte, le vertige, la chute. Le mauvais pressentiment me serre un peu plus la gorge au moment où j’essaie de distinguer le moindre signe de vie dans mon corps étendu là, par terre.

Rien. Se pourrait-il que je sois morte et que je me sois réincarnée dans cette maudite bestiole ?

Tout se met à vaciller autour de moi. Une onde de terreur irradie dans mon abdomen et un cri tente de sortir de ma bouche grande ouverte. Mais aucun son ne me parvient, à part les sanglots de Pierrot qui déchirent mes tripes. Je recule et bute contre le métal de la fourchette. Faites que ce cauchemar cesse !

J’arpente la table au hasard à la recherche d’une solution, quand un bruit en provenance du sol attire mon attention. Un gémissement. Cette voix… C’est la mienne ! Je reviens le plus vite possible sur mes pas. Un mouvement au plafond met alors tous mes sens en alerte : une main immense s’abat à un cheveu de l’une de mes pattes avant. Des doigts monstrueux agrippent la nappe qui glisse, entraînant avec elle tout ce qui se trouve dessus. Quelque chose me percute, je m’accroche à la surface lisse dans un instinct qui me dépasse. Alors que la pièce se met à tourner et tanguer, le bruit d’un éclat de verre retentit, suivi par le fracas de tous les objets qui basculent. Cette fois, c’est la fin : je vais crever dans la peau d’un misérable insecte.

Et tout s’arrête. Plus un bruit, même Pierrot se tait.

Je suis toujours en vie. Scotchée à la nappe qui pend dans le vide, comme si j’avais des ventouses. Une grande partie des objets qui encombraient la table jonche le carrelage. La bouteille de vin s’est vidée et une flaque rouge s’étend, immense. Les pommes de terre sont éparpillées au milieu des débris de ma tasse de café, quel foutoir !

Une odeur spécifique déclenche une sonnette d’alarme dans ma tête : sur le bord de la table, l’assiette avec la bougie tient en équilibre. Si elle tombe… Putain ! Je dois alerter Pierrot au plus vite. Où est-il ?

Je le repère en face de la table, blotti contre le mur en pierre, son robot entre les mains. Mais son attention est dirigée sur le canapé. Qu’est-ce qu’il regarde ? J’avance prudemment pour ajuster mon angle de vue et me fige. Un électrochoc me percute à l’instant où mes yeux se posent sur la forme qui remue. Mon corps humain est animé. Je me vois à quatre pattes sur le velours bordeaux à fouiller sous les coussins qui giclent dans la pièce l’un après l’autre.

— Qu’est-ce que tu cherches, maman ?

La voix tremblante de Pierrot fait sursauter la chose qui a intégré mon corps. Elle tourne la tête dans sa direction. Puis à pas lents, elle s’approche de lui dans une démarche mécanique qui me fait froid dans le dos. Un frisson de terreur descend le long de mes vertèbres cartilagineuses à l’instant où elle se penche sur mon petit. Le visage que je distingue nettement n’est plus le mien, un masque indéchiffrable marque ses traits.

Mais son regard bizarre m’est familier. Cette façon de fixer Pierrot sans la moindre émotion. J’ai déjà croisé cette expression détachée. C’était il y a peu, très peu de temps.

D’un coup, ça me revient. Tout à l’heure, devant la table, alors que je m’apprêtais à écraser l’insecte. Il m’a regardée exactement comme ça.

Une douleur aiguë me vrille les tempes. Je ne me suis pas réincarnée. La bestiole et moi avons… échangé nos corps ! Mes pattes sont prises d’un tremblement de terreur, des battements irraisonnés s’emparent de tout mon être. Les sanglots de Pierrot s’enfoncent comme un poignard dans mon cœur.

— Tu me fais peur, maman.

Il se recroqueville un peu plus. Les doigts de la chose s’approchent de son visage. Ne reste pas là, mon petit, sauve-toi ! Mes neurones carburent à plein régime, mais qu’est-ce que je peux faire dans cette peau d’insecte minable ? Dans un élan de désespoir, j’avance jusqu’au bout de la nappe en priant pour ne pas éveiller leur attention. Si la chose me tue, c’en est également fini de mon Pierrot.

Mais la créature ne remarque pas ma présence, occupée à scruter le visage de mon fils. Son index se pose sur la joue de Pierrot. Il reste immobile et attend, les yeux toujours vrillés sur ceux de la chose.

— T’es sûre que ça va, maman ?

Arrête d’attirer l’attention de ce monstre, Pierrot ! Pourquoi est-ce que je ne peux pas crier ? Les yeux rivés au sol, j’évalue la distance qui me sépare du carrelage. Et si je me laissais tomber ? Ma carapace me protégera certainement. C’est solide, ces machins là. De toute manière, j’en peux plus d’attendre, impuissante, que mon fils réalise que ce n’est pas sa mère en face de lui. Allez, ma vieille, il est temps de sauter dans le vide. Je me décale pour éviter la flaque de vin, manquerait plus que je finisse noyée dans ma vinasse !

Je compte dans ma tête : Un. Deux. Alors que je suis sur le point d’effectuer le grand saut, le cri de mon Pierrot déchire le silence. Le monstre s’est redressé en tenant mon fils par la jambe ! Son corps balance à droite et à gauche. Ses gestes désespérés pour se protéger et ses hurlements me rendent folle ! Lâche-le, espèce de saleté !

Sans attendre davantage, je m’élance dans le vide. L’impact sur le carrelage n’est pas douloureux : mes pattes arrière amortissent le choc et je me redresse sans difficulté. Aussitôt, je lève la tête : Pierrot est toujours suspendu et hurle à me tordre les tripes. Mais la chose l’observe avec le même détachement, immobile. Sans réfléchir, je me précipite sur la cheville qui était la mienne jusqu’à ce soir. De toutes les forces dont je dispose, j’imprime mes pattes avant contre la peau nue.

Aucune réaction de la part de la chose. Pierrot hurle de plus belle. Son visage est en train de virer au rouge, la créature va le tuer ! Je recommence l’opération en tapant et tapant encore contre la peau. Pourquoi est-ce que je n’ai pas de crocs à planter dans cette cheville ? Le pied remue enfin. Les cris de Pierrot cessent, la tête me tourne de peur. Est-ce qu’elle l’a achevé en le laissant tomber sur le carrelage ? Je n’ai pas perçu de chute, mais c’est pas normal qu’il ne pleure plus. Je contourne rapidement la créature et pousse un soupir de soulagement : elle a reposé Pierrot qui file se mettre à l’abri sous la table. Lorsque son visage mouillé de larmes se tourne dans notre direction, je lis la terreur dans ses yeux. Ses lèvres remuent. « Maman ».

Une envie atroce de hurler me triture. Non ! C’est pas ta maman qui t’inflige ça !

Mes pensées sont soudain interrompues par un mouvement au-dessus de moi. Le visage du monstre s’approche du sol, les traits déformés par la colère. Merde, elle m’a vue ! À peine le temps d’apercevoir la main levée qu’un violent choc m’envoie valdinguer à plusieurs mètres.

Immédiatement, une information suivie d’une sensation très désagréable parcourent mon corps. J’actionne mes pattes et les frotte les unes contre les autres pour confirmer mes craintes : deux de mes membres arrière restent inertes. Une douleur lancinante se propage jusqu’aux pointes de mes antennes. Bon sang ! J’étais loin d’imaginer que les insectes pouvaient souffrir à ce point ! Je secoue la tête puis la tourne dans tous les sens. Je ne vais pas attendre le coup de grâce sans broncher. La croûte de pain est proche de moi, j’y rampe pour me cacher.

Il se passe plusieurs minutes dans un silence absolu. Que fait le monstre ? Et mon Pierrot,  est-il toujours dissimulé sous la table ? La flamme vacillante de la bougie a perdu de sa vigueur. Ses reflets donnent aux murs en pierre l’apparence d’un tombeau. Cet endroit pourri sera ma tombe. La mienne peut-être. Mais pas celui de mon fils ! Un brusque sursaut de courage me pousse à grimper sur la croûte de pain. Pierrot est toujours à sa place. Ne bouge surtout pas, mon petit ! Un regard à travers la pièce : où est le monstre ? Il me faut quelques secondes pour le repérer sur le canapé. Dans la même posture que tout à l’heure, à la recherche de je ne sais quoi. C’est maintenant que je dois agir.

Poussée par une volonté indestructible, j’intime à mon corps l’ordre d’avancer. Les pattes avant réagissent, ainsi que celles sur mes flancs. Mais mes deux pattes arrière se contentent de suivre comme des poids morts. Chaque pas provoque une douleur qui irradie jusqu’à la plus petite parcelle de membrane et pulse dans mon crâne. Ne pas y penser. Tenir bon. La douleur n’est qu’une information. Allez ma vieille ! Je dépasse peu à peu la flaque de rouge à ma droite. Une première étape franchie. La prochaine : un paquet de mouchoirs en papier. Et à moins de deux mètres derrière, mon Pierrot. Comme j’aimerais essuyer tes larmes, mon bonhomme. Te prendre dans mes bras.

Un grognement me pétrifie. Je tourne la tête : ça remue sur le canapé. Cette fois, la chose s’attaque à l’assise en velours. Elle arrache le tissu et les fibres à l’intérieur qui commencent à voler en tous sens. Je ne me pensais pas dotée d’une telle force ! Non, ce n’est plus moi dans ce corps, je dois l’oublier. La boule au fond de ce qui me tient lieu de gorge m’étouffe, je détourne le regard. Une décharge électrique me traverse alors : Pierrot n’est plus sous la table !

Affolée, je piétine sur place et me contorsionne pour le trouver. Où est-il passé ? Faites qu’il ne se dirige pas vers elle !

Tandis que je trépigne, une sensation monte dans mon corps et m’apaise : tout près de moi, je reconnais l’odeur de mon fils. Un mélange de sucre et de craie sur ses mains toujours sales. Je me retourne et tombe nez à nez avec lui. Allongé à même le carrelage, il m’observe, un sourire aux lèvres. C’est moi, mon chéri. C’est maman ! Il approche sa petite main et me la tend. A-t-il réussi à lire dans mon regard que je suis sa mère ? Un espoir dingue m’envahit.

— Coucou la sautelle.

Quelle imbécile ! Comment veux-tu qu’il te reconnaisse ? Me voici bien avancée. Alors, espèce de bourrique ! La suite du plan, c’est quoi ? Je me collerais des gifles si je le pouvais.

— Tu veux aller dehors ?

Dehors ! Mais oui, voilà la solution ! Une fois qu’il aura ouvert la porte, la bestiole le suivra, c’est sûr. Elle s’en ira faire sa vie dans la nature et laissera mon Pierrot tranquille jusqu’à ce qu’on le trouve. Un touriste passera bien par ici dans les jours qui viennent, on n’est pas en plein désert, non plus ! Je bascule la tête en arrière de soulagement. Puis fais un pas en direction de la petite main toujours tendue. Ses doigts tremblent légèrement lorsque j’entre en contact avec eux. Sa peau est douce, confortable et facile à accrocher pour mes genres de ventouses. Il se met à rire.

— Tu me chatouille, la sautelle !

Puis, sans que j’aie le temps de rien voir venir, il se redresse et s’écrie :

— Regarde maman ! Une sautelle !

Je me liquéfie sur place. Boucle-la, mon Pierrot ! Laisse cette chose la gueule dans ses coussins et sauve-toi dehors ! Je l’implore du regard, mais toute son attention reste fixée sur le corps qui laboure le canapé en grognant. Je tente de le détourner en lui assénant des coups de pattes, mais rien n’y fait. Il continue d’avancer et finit par tirer sur la robe de la créature qui se redresse lentement du canapé. Les pensées s’entrechoquent dans mon cerveau. Tout sauf ça ! Lorsque la tête du monstre bascule dans notre direction, penchée sur le côté, Pierrot a un mouvement de recul. Il manque de trébucher, je m’agrippe à son index. Le visage qui nous observe n’a plus rien d’humain. La bouche grande ouverte laisse couler un filet de bave, les yeux hagards sautent d’un point à un autre sans se fixer nulle part et les narines retroussées fouillent la moindre odeur.

— Maman…

Je t’en supplie, Pierrot, sauve-toi ! Tétanisée, je me plaque contre sa paume de main, incapable de lâcher les yeux du monstre. Il s’avance d’un pas et Pierrot recule. Va-t-il comprendre qu’il doit fuir ? Un autre pas en arrière. Oui, va-t-en ! Mais le monstre continue d’avancer. Les narines en avant, il renifle l’air à s’en démettre le cou. Encore un pas en arrière. La porte, Pierrot ! Dirige-toi vers la porte ! Comme s’il comprenait enfin le danger qui le guette, il tourne la tête vers l’entrée du gîte. Oui, c’est bien ! Vas-y !

Mais trop tard. La créature s’empare de la main qui me tient. Pierrot pousse un cri.

— Lâche-moi, maman ! Tu me fais mal !

Sans en tenir compte, le monstre se penche à quelques centimètres de moi, les narines frétillantes. C’est mon corps d’insecte qu’il sent ! Sa propre odeur ! C’est moi que tu veux, espèce d’ordure ! Qu’est-ce que tu attends ? Mange-moi, tue-moi, peu importe mais laisse mon fils ! Les yeux dans les siens, je le défie avec les dernières forces qui me restent. À cet instant, un vertige d’une violence extrême m’atteint. Le souffle coupé, je plonge dans l’inconscience.

 

Un terrible mal de crâne me donne la nausée. Qu’est-ce que je fabrique, penchée sur Pierrot, mes doigts serrés sur sa petite main ? Et qu’est-ce qu’il tient dans sa paume ? Bon sang, la sauterelle ! Alors, ça veut dire que… Une larme coule sur ma joue, immédiatement suivie par des sanglots qui soulèvent ma poitrine de façon incontrôlable. Ça y est, le cauchemar est terminé, j’ai réintégré mon corps ! Je me laisse tomber aux pieds de mon Pierrot et le serre fort dans mes bras. Il ne réagit pas. Pauvre bonhomme ! La main dans ses cheveux, j’écrase mes lèvres sur ses joues mouillées et lui fais des bisous à n’en plus finir.

— Tout va bien, mon petit. Maman est là.

Toujours aucune réaction. Il reste prostré, le regard dans le vide. Je vais m’occuper de toi, tu vas voir. Mais avant ça, je dois achever le monstre. Et cette fois, je ne le raterai pas !

Quand ma claquette s’abat sur sa carapace, une jouissance sans nom parcourt mon échine. J’appuie de toutes mes forces, quelle joie d’entendre le cartilage craquer sur le carrelage ! Tu l’auras cherché, saleté ! Plus personne ne sera prisonnier de ta sorcellerie !

Soulagée et vidée à la fois, je me redresse et reviens vers mon fils qui n’a pas bougé.

— Ça y est, mon Pierrot. Nous voilà débarrassés de…

Je me fige face au regard qu’il me lance. Bizarre, familier. Et dénué d’émotions.

 

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