Renaissance par Alexandre Ratel

Il était un spectacle de marionnettes enjoué et diabolique. Un spectacle dans lequel les hommes se livraient à des batailles titanesques et grotesques. Un spectacle où l’on envoyait les morts fraîchement relevés dans leurs tombes. Où l’on trainait les vivants dans la boue, les torturant jusqu’à ce qu’ils périssent puis reviennent du Pays sombre, les yeux laiteux et l’appétit insatiable. Pour les Grands des châteaux, de talentueux acteurs parés de costumes livraient la représentation. Pour les petites gens, poupées de chiffon et imagination suffisaient. Raphaël tâcha de mémoriser la réflexion pour un prochain poème. Il abandonna ses pouilleux congénères à leur distraction. Le soleil s’apprêtait à tirer sa révérence au-dessus de la palissade ouest lorsque l’alerte sonna pour la dernière fois sur la Cité. Une flèche transforma le cri du guet en borborygme répugnant. Des coups de boutoir secouaient la porte au rythme d’une marche funèbre. Lorsqu’une pluie de projectiles se déversa dans la cour, Raphaël sortit enfin de sa torpeur. À moins d’un mètre de lui, un groupe de marmots venait d’être balayé par une énorme pierre. Une seconde écrasa le toit d’une masure dans un bruit étouffé. Le jeune homme se précipita vers une chaumière, modeste habitation qu’il partageait avec...

— Il nous faut partir !

— Je prends quelques affaires, dit l’autre.

Il jeta sa besace par-dessus son épaule et tous deux prirent la fuite. Le rempart de bois ne tarda pas à céder sous l’assaut des catapultes, la porte sous les charges du bélier. La foule s’éparpillait, grappe d’insectes affolés sur le point de terminer sous la botte des géants. La lourde herse craqua, laissant un flot de morts-vivants se déverser dans les lieux, semer la terreur, dévorer les résistants sommairement armés. Un groupe de chevaliers pénétra l’enceinte à son tour, dressant fièrement la bannière aux trois crânes. Ils terminaient l’ouvrage à coups de hache et de masse d’arme.  

Raphaël et Théodore quittèrent la Cité par une brèche au sud du rempart. Un endroit qu’ils avaient emprunté des centaines de fois étant enfants, s’aventurant hors des murs du cocon de paille à la découverte du monde et de ses interdits si mystérieux. Cinquante mètres les séparaient de la forêt de Vaux. Ils marquaient des détours afin d’éviter les morts-vivants qui pavaient le chemin de leur salut et les pluies de flèches qui s’abattaient. Ils sillonnèrent les bois pendant une heure pleine. Par-delà les cimes squelettiques, la lune irradiait de ses rayons argentés. Raphaël s’arrêta, à bout de force.

— Je crains être porteur d’une mauvaise nouvelle, dit-il le souffle court.

Il exposa la flèche fichée entre ses omoplates. Il lâcha un sourire dont lui seul avait le secret. Ses jambes se dérobèrent, il tomba à genoux et bascula en avant. Son frère le rattrapa in extremis et le pressa contre sa poitrine.

— Nous voilà condamnés à l’exode, plaisanta Raphaël dans un murmure entaché de gargouillis. Je pars de mon côté. J’espère que tu ne m’en veux pas. Il l’a écrit ainsi et nous ne saurions jouer une autre pièce.

Théodore brisa la flèche d’un coup sec. Le cri de Raphaël déchira le quasi silence de la forêt. Le corps du jeune homme s’assouplit. Théo le jeta par-dessus son épaule et entreprit une marche insensée. Les nerfs, la rage et le désespoir le guidèrent pendant des heures. Il traversa la végétation, brava les ronces agressives. Lui qui n’avait jamais brillé pour ses qualités guerrières renvoya à la terre une vingtaine de revenants. Sa besace ballotait sur son flanc droit et marquait la mesure de ses pas. Il déboucha enfin sur une clairière où trois masures se dressaient, presque englouties par les lierres sauvages. La moins délabrée possédait un étage au niveau duquel s’ouvraient deux fenêtres éventrées, deux yeux noirs et inquisiteurs qui semblaient les observer. Théodore exhorta ses dernières forces à les conduire, lui et son frère, dans la gueule de la maison. Une porte de bois pourrie ne tenait sur ses gonds que par miracle. Il régnait en ces lieux une atmosphère réconfortante qui convenait bien à cette funeste situation. Théo déposa avec une délicatesse infinie son frère sur les parures poussiéreuses d’un vieux lit, comme si le corps du malheureux pouvait s’effriter au moindre choc. Le mourant ouvrit des paupières que l’on aurait dit soudées.

— Le mal a déjà pris son envol. Je ne saurais tarder à le rejoindre. Le crois-tu ?

Théodore qui n’avait pas le cœur à mentir ni à se lancer dans de vaines lamentations se contenta de poser cette simple et déchirante question :

— Que puis-je faire avant ton départ ?

— Départ… Comme le mot pèse, tout à coup. Je crois que je réalise à quel point nous ne sommes rien à présent. Tout à l’heure, j’observais les enfants, les pères et les mères absorbés par le spectacle de chiffon. Eux-mêmes étaient mes chiffons et je comptais m’en inspirer pour écrire un poème. Une ode sur la capacité que nous avons à voir le monde avec des œillères.

Raphaël grimaça de souffrance. Les traits de son visage se détendirent et sa voix descendit d’une octave.

— Je vois qu’au péril de ta vie, tu ne leur as pas laissé tes armes, ajouta-t-il en pointant la sacoche posée sur le chevet jouxtant le lit. Tu es un fou, te l’ai-je déjà dit ?

— L’écho résonne encore dans mon crâne.

— Sors tout. Étale tout. J’ai toujours chéri te voir peindre. Ton talent pour la figuration est un don que Dieu n’a su m’octroyer pour le verbe. Regarde, égoïste que je suis, je ramène le sujet vers moi jusqu’à mon trépas… De ma dépouille tu feras ce qu’il te plaira. En attendant, te voilà obligé d’écouter mes lamentations en vers bancals. Peins, mon frère. Peins, c’est le plus admiratif des mourants qui t’en implore.

Théodore déballa son matériel rudimentaire. Il avait en tout et pour tout réussi à réunir une poignée de pinceaux, des bourses de pigments et deux misérables flacons d’huile de lin. Il parcourut la chambre du regard. Le propriétaire devait être né de bonne famille puisqu’il possédait plusieurs toiles. Théo décrocha la plus grande, un essai aussi médiocre qu’étrange, représentant un bébé allongé sur une couverture blanche. Les proportions du corps dépassaient toute vraisemblance. Sous le regard attendri de son aîné, le jeune peintre improvisa l’édification d’un chevalet sommaire, s’installa, prit une profonde respiration et commença l’ouvrage. Il taillada la tête du nouveau-né d’un large trait brun.

Raphaël palabrait tandis que le portrait prenait forme, Théodore répondait par petites touches et coups de brosse maîtrisés. L’un essuyait le sang qui fuyait sa bouche, l’autre étalait l’épilogue d’une vie sur la toile. Bientôt, une invitée les rejoint. Elle se tenait dans un coin, imperceptible. Les paroles de Raphaël n’étaient plus qu’incohérentes digressions jusqu’à cet ultime instant de lucidité.

— Es-tu fier ?

— Je n’arriverai pas à le terminer.

— Montre-moi un peu.

Théo tourna la toile. Raphaël admira l’esquisse, un brin amusé.

— C’est donc cela, la mort. Ai-je l’air si pâle ? On dirait un fantôme. Merci. Merci pour ce privilège, mon frère.

Il s’éteignit les yeux grands ouverts, fixés sur un monde de ténèbres. Théodore plaqua cette lueur fugace sur le tableau. Il passa la nuit entière à finaliser le portrait, noyant crampes, fatigue et chagrin dans un travail minutieux. L’œuvre fut terminée. Les oiseaux chantaient l’aube d’un nouveau jour. Transcendé, Théo venait de réaliser en une nuit ce que ses congénères de l’époque auraient fait en une année. La maîtrise de la représentation frisait une perfection sinistre qui fit même frissonner l’auteur, dit-on. Raphaël vivrait éternellement de couleurs et de formes. Théodore embrassa le front glacé de son frère jumeau, miroir qui renvoyait l’image d’une destinée qu’il finirait tôt ou tard par connaître.

 

L’artiste attaqua un deuxième portrait. Puis un troisième. Lorsqu’il n’eut plus de toile pour éponger sa peine, il peignit à même les murs de la chambre. Les visages de Raphaël s’étendaient en nuances de dégénérescence. Les mouches avaient envahi les lieux pour accomplir leur besogne. La nuée s’envola. Raphaël revenait. Sa main gauche glissa le long de son ventre. Il ouvrit grand la bouche et la referma. Ses pupilles laiteuses se posèrent sur Théo qui ne paraissait nullement épouvanté par la nouvelle condition de son frère. Il se contenta de quitter la chambre et attendit dans le salon. Le mort dégringola les marches et se retrouva sur le dos. Il voulut se redresser à nouveau, mais Théodore coupa court et l’empala à l’aide d’un tisonnier. L’arme traversa l’épaule et se ficha dans le plancher. On dit que le peintre séjourna à cet endroit plusieurs semaines et qu’il tapissa les murs d’autant de portraits qu’il pouvait en contenir. On raconte également que lorsque les pigments vinrent à lui manquer, il utilisa son propre sang pour parachever sa dernière création. Nul doute que par la suite la légende grossit les traits de l’effroyable. La maison abandonnée ne fut jamais retrouvée et demeure à ce jour l’un des trésors les plus convoités qui soient. En revanche, ce que l’on sait de source sûre est que, dans l’errance qui suivit, notre ami fit une rencontre qui bouleversa l’Histoire du Royaume.

 

Théodore sinuait la forêt d’un pas assuré lorsque la terre se mit à trembler. Un destrier flamboyant frappait l’humus au rythme d’un galop effréné. L’animal louvoyait entre les troncs et s’approchait dangereusement. Bien trop tard pour faire demi-tour ou jouer les pleutres. Le cheval stoppa net sa course à quelques centimètres de Théodore. Le souffle puissant que la bête reflua par ses naseaux lui souleva une mèche de cheveux. Un guerrier au port majestueux tenait la bride avec fermeté. Son armure aux ornementations hautement esthétiques brillait d’un éclat irréel. Du sommet de son heaume finement ciselé jaillissaient deux cornes de démon. Les deux hommes s’observèrent un moment dans le silence. Des craquements de feuilles mortes se rapprochaient des arrières de Théodore.   

— Où te rends-tu ainsi ? éclata la voix du cavalier.

Le peintre courba l’échine. L’homme tira l’épée de son fourreau.

— Lorsque je pose une question, j’aime qu’on y réponde.

— Je n’en ai aucune idée, mon Seigneur. Je n’y ai pas réfléchi.

— Te paierais-tu ma tête ?

— Je puis vous assurer que non. C’est juste que je suis… perdu.

L’homme se dressa d’une traite en apercevant la présence d’un zombie à quelques pas de leur position.

— Il te pourchasse ? demanda-t-il. Je peux t’en débarrasser si tu le souhaites.

— Pitié, non. Épargnez-le, je vous en conjure. Il est mon frère. Je n’ai que lui et mes pinceaux.

— Ton frère il fut sans doute. À en juger par sa trogne, je doute qu’il le soit encore.

Le chevalier conduisit son destrier à hauteur de Raphaël et le balaya d’une volée de botte. Le malheureux s’effondra dans un tapis de mousse.

— Donne-moi une bonne raison de ne pas fendre cette chose en deux.

Théodore tomba à genoux.

— Si vous le terrassez, je n’y survivrai pas… Il est ma muse. Un peintre sans muse est un cœur qui n’a de sang à pomper.

— Et pourquoi te garderais-je donc en vie ?

— J’ai parcouru des hectares de terres sept jours durant avec Raphaël à mes trousses. Les nuits, je me suis réfugié dans les arbres pour trouver un peu de sommeil. J’ai mangé ce que je trouvais sur mon chemin de croix et ma route n’a croisé aucune embuche que je n’ai su défaire. Les heures furent longues pour méditer. Pourquoi ne pas cesser de marcher et me laisser aller dans les bras de la mort ? J’ai préféré aller au bout de mes ressources. Et nous voilà face à face.

L’inconnu infligea une nouvelle raclée à Raphaël qui s’était presque remis debout. Il fit faire demi-tour à son cheval et trotta jusqu’à Théodore, tendant une main gantée de fer.

— Ma conscience me dicte qu’il serait plus sage de vous briser tandis que ma curiosité prône l’indulgence.

 

Ils sillonnèrent des sentiers escarpés d’une allure tranquille. Raphaël fermait la marche, attaché par une corde le reliant à la selle.

— Voici mon modeste domaine, déclara le cavalier en caressant l’horizon d’un ample geste de la main.

L’immense château bordé de remparts se dressait sur les hauteurs d’une vaste colline. Du fond des douves marécageuses qui ceinturaient l’édifice s’élevait une odeur pestilentielle. Des centaines de revenants remuaient en poussant des râles de désespoir, à jamais pris dans la mélasse.

— J’ai une sainte horreur de ces monstres.

— Peut-être n’avez-vous pas encore fait la paix avec l’idée même de la mort, mon Seigneur. Personne ne les aime. C’est pour cela que nous les enfermons dans une boite avant de les enfouir sous la terre. Ils nous confrontent à notre propre fragilité. Ils sont venus réclamer leur dû.

— Lequel est-il ?

— L’égalité.

— Je te pensais peintre, pas philosophe.

— J’espère ne pas vous avoir offensé. Si je parle tant, c’est que Sa Majesté me met en confiance. Et qu’elle écoute.

— Mon armure reluit bien assez. Ne fatigue pas ta langue inutilement.

— Je crains que vous ne vous mépreniez sur mon compte, mon Seigneur.

— Nous verrons cela.

Le chevalier fit signe aux archers de baisser leurs arcs. La vie dans la Cité fourmillait dans un étonnant contraste avec la réalité extérieure. Dans l’esprit de Théo, les images de son village natal se calquaient sur les pavés, les bâtisses et les tours qui s’offraient à lui. Les paysans s’écartèrent sur leur chemin comme la mer rouge autour de Moïse. Les guerriers s’inclinèrent devant leur chef avec ce respect quasi divin qui caractérisait les grands du pays. Un jeune garçon muni d’une épée de bois accouru.

— Père ! Père !

Le patriarche ferma le poing et frappa son armure avant de marquer une révérence à l’enfant. Théodore leva la tête en direction des bannières qui flottaient dans le ciel d’automne et fut soulagé d’en découvrir le motif : un dragon entortillé autour d’une épée.

On fit descendre le peintre du destrier. Le cavalier confia ses gantelets et se décida enfin à ôter son heaume. Théo découvrit ainsi le visage charmeur de celui qui allait devenir son protecteur. Ses yeux d’un bleu profond trahissaient une âme pleine de bonté.

— Je suis Stanislas de Bourgogne, gouvernant de ce duché. Ce soir, je t’invite à ma table. En attendant, conduisez-le dans les appartements, ordonna-t-il à ses soldats. Qu’on le décrasse et lui donne une apparence présentable.

Sous les ordres du Seigneur, on jeta Raphaël en cellule. Théodore fut plongé dans un bain sans ménagement. On le priva de ses guenilles, mais il insista pour garder son sac, toujours près de lui. Plus tard, il eut le temps de visiter les couloirs du château. Des couloirs habillés de nombreux tableaux.

 

On dressa un banquet gargantuesque dans l’imposante salle à manger. Les chevaliers et autres Grands de la Cité tenaient bonne compagnie au Seigneur qui ignora pendant longtemps la présence de son invité. Théodore se tenait sur son coin de table, discret, se contentant d’observer. L’absence de son frère le préoccupait plus que les supplications de son estomac. La parole de Stanislas valait-elle ses bonnes manières ? Raphaël était-il encore en vie, si tant est que l’on puisse le dire ainsi ? Théodore ne ressentait pas de l’inquiétude ; il éprouvait un besoin viscéral de retrouver son frère, la nécessité irrationnelle de reprendre ses pinceaux et revivre l’enchantement qui l’avait habité dans la maison du bois. Il fit néanmoins taire cette pulsion qui battait en lui et distribua sourires et hochements de tête à ses hôtes. Stanislas chuchota à l’oreille de son fils dont le faciès passa de l’entrain à la déception. Le jeune garçon quitta la salle à manger et son père se leva sa coupe à l’attention de Théo.

— Tu prétends être artiste. Hormis des pinceaux au fond d’un sac, peux-tu m’apporter preuve de ton talent ?

L’assemblée se tut. Les mâchoires cessèrent de mastiquer et on entendit pour conclure, un chevalier déglutir avec peine.

— J’ai ici ma plus belle œuvre, mon Seigneur.

Théo ouvrit son carquois, geste qui fit immédiatement sortir plusieurs épées de leur fourreau. Le peintre tira lentement la toile roulée de l’étui de cuir. Un soldat la lui arracha et au moment où il s’apprêtait à la dérouler, Stanislas intervint.

— Ces mains grasses et répugnantes pourraient souiller un porc. Si tu ne reposes pas tout de suite cela imbécile, je les trancherai moi-même.

Vexé, l’imprudent repoussa le rouleau vers Théodore.

— Allons, l’artiste. Donne-nous matière à nous extasier.

Ce qui suivit frisa le surréalisme. Le peintre brandit le portrait originel de Raphaël. Les chuchotements se mirent à bruire parmi les convives. Des soupirs d’extase volèrent dans la pièce. Non seulement parmi les notables qui possédaient un minimum de connaissances en art pictural, mais aussi parmi les soldats, qui eux se trouvaient subjugués par le réalisme de la représentation.

— On dirait qu’il est… vivant, souligna un clerc. Comment Dieu avez-vous pu créer un tel prodige ? De ma vie je n’ai vu pareil réalisme. On pourrait croire qu’il va s’extraire du lin et mourir à nos pieds.

— Prodige ? Sorcellerie vous voulez dire !

— Mais le personnage… c’est… vous ?

Les questions et les exclamations fusèrent de toutes parts. Confrontés à ce qu’ils n’auraient su imaginer dans leurs rêves ou cauchemars les plus fous, ils semblaient troublés, excités et captivés par le travail de Théodore.

— En avez-vous d’autres ? questionna un homme en toge.

— Plus à ce jour.

Stanislas frappa le chêne du poing.

— Il suffit, bande de vautours ! Laissez-le respirer que diable. Viens me montrer de plus près.

Théodore longea l’interminable table pour s’exécuter. Les yeux de l’hôte parcoururent les détails de l’œuvre comme s’il s’était agi de la carte du Saint Graal.

— Ne peins le seuil de la mort de cette manière que celui qui en a presque passé la porte… Quel génie se terre dans ton corps gringalet ?

— Mon maître. J’essayais de vous le faire comprendre tout à l’heure. Je le dois à mon frère. Je ne puis vous l’expliquer, mais c’est la vérité. Sans lui, je redeviendrais un barbouilleur anonyme.

Stanislas caressait sa barbe, égaré dans de lointaines pensées.

 

Dans une des plus hautes tours du château, on aménagea l’atelier du peintre officiel de la Cité. Chevalets, toiles, pigments et huiles ne tarirent jamais. On installa Raphaël à l’extrémité d’une solide chaîne, lui laissant une latitude de mouvement réduite. Plusieurs récits rapportent que certaines nuits de solitude, on l’entendait hurler colère et souffrance sur les toits de la Cité.

Théodore trouva un rythme qui finit par lui convenir. Il se levait aux aurores et commençait ses journées par une promenade en cœur de ville. Promenade qu’il prolongeait hors les murs. Il faut croire que Stanislas avait à l’époque déjà évalué l’inestimable valeur de l’homme puisqu’il faisait escorter chacun de ses déplacements par deux de ses meilleurs gardes. Théodore allait et venait de part et d’autre des remparts, entre la vie et les morts. Un peu avant midi, il retrouvait son atelier, Raphaël et l’une des plus belles lumières pour peindre. Il mangeait ensuite, la plupart du temps seul, et se remettait au travail jusqu’au déclin du soleil. Il se couchait tôt et recommençait le lendemain. Pendant la première année, il n’exécuta pas moins de quatre-vingt-dix-sept tableaux. Quatre-vingt-dix-sept portraits dont l’excellence réaliste ne cessait de croître, excellence qui pourtant resta prisonnière de la forteresse jusqu’à ce jour.

Théodore ébauchait une nouvelle œuvre tandis que Raphaël, qui utilisait tout le mou autorisé par ses liens, s’échinait à attraper son frère.

— Vois-tu, commença le peintre, je n’ai toujours pas trouvé de raison de vivre si ce n’est le plaisir que je retire à te croquer. Pardonne-moi ce jeu de mots involontaire, je me figure bien à te voir t’agiter que, toi aussi, tu aimerais pouvoir me croquer. Tu es mon opiacé et peut-être que tu me conduiras à ma perte. Le paradoxe est que je n’ai pas non plus de raison de mourir. Je joue les équilibristes.

On pénétra l’atelier sans crier gare. Stanislas.

— Il m’a semblé t’entendre parler, dit-il, sceptique.

— À moi-même. Je me prodiguais juste quelques encouragements. Que me vaut l’honneur de votre visite ?

Le Seigneur ne releva pas la question et se posa dans le dos de Théodore, penchant la tête de côté pour admirer l’ouvrage.

— Pourquoi vous obstiner à peindre la mort ?

— La mort dites-vous ? Mais Raphaël n’est plus mort.

— Il est facile d’y remédier.

— Je sais bien que son existence, la nôtre aussi par ailleurs, ne tient qu’à un mince fil, Monsieur le Duc.

Stanislas croisa les bras.

— J’interdis quiconque de m’affubler de ce titre. As-tu entendu quelqu’un me nommer de la sorte depuis que tu es ici ?

— Je ne voulais pas vous offenser par mon ignorance. Il m’a semblé vous entendre dire que vous possédiez ce duché ?

— Ce qui est exact. Mais je ne serais jamais le Duc de ce Roi-ci. Le porteur d’une couronne destinée à mon père, poignardé dans le dos par des lâches. On ne dirige pas la France par la peur et la soumission. Assez parlé politique. L’heure de ta contribution a sonné. J’organise un convoi vers la Bretagne. Le Duc est fervent amateur d’art et grand collectionneur. Je suis certain qu’il se montrera intéressé par tes portraits alors je te demande d’en choisir un que je ferai transiter parmi d’autres présents.

— Avec plaisir, mon Seigneur.

— Bien, dit-il en administrant une tape amicale sur l’épaule de son peintre, je vois que nous nous comprenons.

 

Le convoi arriva sans encombre majeur dans l’Ouest, ce qui à l’époque, relevait de l’exploit. Quelques pillards fort mal organisés repoussés. Des hordes de revenants exterminées. Le prix à payer fut de plusieurs hommes.

Et le Duc les accueillit. C’était un être replet, alors Stanislas avait décidé de lui offrir les meilleurs jambons de la Bourgogne. L’homme au teint rubicond, disait-on, appréciait la finesse des bons vins. Plusieurs fûts d’un cru magnifique le réjouirent au plus haut point. Malgré ses manières d’enfant prisonnier dans un corps d’adulte maltraité par les vices, le Duc demeurait le plus méfiant des suzerains, à raison d’ailleurs, puisque depuis le début de son règne, quatorze de ses gouteurs avaient succombé à l’empoisonnement. Par crainte de la syphilis, il ne touchait pas les femmes qu’on lui apportait mais se contentait de regarder d’autres les honorer, ce qui n’était pas pour déplaire à la duchesse. Il possédait l’armée la plus puissante de France après celle du Roi. Un homme prudent et influent. Un homme de tous les excès. Un homme qui chérissait l’art, au point d’en perdre la tête. Et comme Stanislas l’avait prévu, le Duc tomba en extase devant la toile de Théodore. Il l’inspecta sous tous les angles, utilisa même une bougie pour se repaître des détails saisissants que comportait le portrait. Les biographes du porcelet endimanché témoignent de l’immense admiration qu’il porta au travail de Théodore.

La manœuvre de Stanislas prenait bonne forme et nombres de lettres rapportaient que le régent de Bretagne avait accroché fièrement le portrait de Raphaël au-dessus du lit conjugal tel un trophée de chasse. Il est de notoriété publique que, dans un premier temps, l’ornement indisposa la Duchesse. Au fil des semaines cependant, elle se fit à la présence du visage décomposé de cet homme dont le masque de putréfaction ne pouvait voiler la beauté physique et spirituelle passée. Un cadavre charmant qui semblait poser ses yeux sur elle chaque fois qu’elle pénétrait la chambre. Elle s’éprit elle aussi de l’élégance pernicieuse de l’œuvre. À tel point qu’elle se livrait, lorsqu’elle pensait se savoir seule, à d’inavouables frasques d’ordre… intime. La collection allait accueillir d’autres pièces et très vite les rouages de la machinerie s’enclenchèrent.

 

Très cher Stanislas,

 

Par cette missive, je vous manifeste mon contentement quant à votre volonté de nous unir sous un ciel de paix, de vouloir assurer une alliance qui saura nous faire grandir et prospérer. […]

 

La suite fut un babillage d’homme politique, aussi pompeux que mielleux. En revanche, le post-scriptum arrivant sur la pointe des orteils comme si de rien n’était décrocha le plus large des sourires au seigneur de Bourgogne.

 

Je fus très sensible à vos présents, mon ami, et vous remercie pour ces belles attentions. Cette peinture est d’une exquise poésie qui chante à mes yeux un refrain dont je ne saurais me lasser. Comment se fait-il qu’un tel génie demeure encore inconnu ? Auriez-vous à votre disposition d’autres tableaux dont vous seriez prêts à vous séparer ? J’y mettrai le prix.

 

Hector de Bretagne

 

Le Duc commanda donc un deuxième tableau. Puis un troisième. Un quatrième. De tous les formats il en remplit son château. Chaque œuvre valait évidemment plus d’or que la précédente. Les conseillers du duché tentèrent bien d’entraver la frénésie qui s’était emparée de leur maître, mais les moins courageux furent jetés au cachot et les plus téméraires passés au billot. Si bien que les protestations quant à la gestion des fonds privés se raréfièrent. Sept années durant, l’impôt, la dîme et les taxes enflèrent au nom de la culture et de l’art. Le soulèvement du peuple fut dissipé par la force. Stanislas sentit l’heure d’agir lorsque, en guise de créance, les bijoux de la Duchesse se substituèrent à l’or. Puis les armes de guerre et les hommes aux bijoux.

À l’encre de sa dernière lettre, le Duc afficha son désir d’acquérir l’objet d’une convoitise suprême.

 

Très cher Stanislas,

 

J’espère vous revoir bientôt pour échanger sur nos ambitions communes. J’ai dans mes caves quelques nectars que je vous réserve. L’occasion de venir contempler l’ampleur de ma collection et sentir le parfum de perfection qui chaque jour me contente et me laisse en extase.

Théodore est un prodige et de ses pinceaux coule la mort à son état le plus noble. Me tourmente une interrogation dont je me sens obligé de vous faire part. Je sais qu’on ne commande pas l’art comme on pourrait le faire avec une armée, mais avez-vous déjà demandé à votre protégé pourquoi il ne peignait pas la vie ? Il pourrait sublimer tant de sujets moins morbides et en faire éclater l’essence.  J’imagine que déjà vous me voyez venir. Je sollicite la magie de Théodore afin qu’il réalise mon portrait. Pensez-vous qu’il puisse m’accorder cette faveur ?

Hector de Bretagne

 

Stanislas missionna un messager pour délivrer cette réponse succincte :

 

Mon cher Duc,

 

Hélas, vous le savez, Théodore ne peint que son défunt frère. Peut-être avec beaucoup de persuasion jarriverai à lui arracher une exception. Avant cela, je viens vous rendre visite pour régler certains détails.

 

Stanislas de Bourgogne

 

Le duché dépouillé de ses forces et richesses fut mis à sac par l’armée de Stanislas. Ce dernier enfonça de son pied la porte de la salle du trône dans laquelle Hector de Bretagne s’était réfugié avec son épouse. Sur les murs, point de pierre visible. De ses multiples regards, Raphaël assistait au spectacle des marionnettes. Il paraît que le régent porcin supplia qu’on lui laisse sa collection. Qu’il offrit de donner son château. Sa femme. Stanislas aurait jeté sa cape sur le côté et se serait avancé dans le cliquetis de son armure. Après un long silence, il aurait déclaré :

— Pour ce qui est de ta requête... Ta tête ne servira pas de modèle à Théodore. En revanche, elle inaugurera une tout autre collection. 

 

Les rangs de Stanislas s’étaient nourris de cette bataille, s’épaississaient des suivantes. Il repoussait chaque jour les frontières de ses terres, si bien que le bras du Roi ne fut plus assez long pour l’atteindre. Cloîtré dans sa tour, Théodore poursuivait son étude avec à ses côtés un invité de prestige.

— Que penses-tu de ce que fait mon père ? demanda Tristan du haut de ses seize ans.

La question déconcerta le peintre au point qu’il entacha le projet en cours. Il essuya son pinceau du revers de la manche et reprit le tracé.

— En quoi mon opinion peut-elle t’intéresser, jeune Prince ?

— Les gens parlent beaucoup en son absence. Ils ne disent pas que de belles choses.

— Les langues se délient lorsqu’elles ne peuvent être tranchées. N’y prête pas attention. Quand ton père rentrera, le vent ne soufflera plus que dans un sens.

Tristan se colla derrière le peintre pour admirer de plus près le maître à l’œuvre. Il semblait fasciné, tant par les gestes que par le modèle enchaîné face à eux.

— N’as-tu pas de chagrin à voir faner celui qui était ton frère ?

Théodore sourit sans se retourner.

— Tu es bien le fils de ton père.

Tristan agita une main devant le corps de Raphaël. Le zombie, attiré par l’odeur de la chair fraîche, se mit à suivre l’appât.

— Sais-tu que j’avais un frère moi aussi ?

Théo posa son attirail, surpris par la nouvelle.

— De quatre ans mon aîné. Il a succombé à la grippe un soir d’hiver. Je me souviens de la neige qui recouvrait les remparts, du froid si glaçant. C’était comme si le monde pleurait sa disparition avec nous. Père et moi avons veillé à son chevet. Jusqu’à ce qu’il revienne. Il m’a fallu lui transpercer le crâne d’un coup de poignard. J’avais six ans. Je ne l’avais jamais dit à personne.

— Pourquoi me confies-tu cela ?

— Parce que tu ne le répéteras pas. Je me sens mieux à présent.

 

Le noir avait cédé la place au blanc, tant sur la chevelure et la barbe que dans le cœur de Stanislas. Le trône de France était sien. Il s’épuisait à gouverner avec honnêteté un royaume dévasté par les guerres et le retour incessant des morts qu’elles provoquaient. Rassembler le peuple dans une paix durable, tel était le dernier dessein du Roi. La paix, chimère qui s’effrite lorsque les doigts des plus Grands l’effleurent…

Un soir de décembre, Stanislas et Théodore marchaient sur le rempart nord. La neige craquait sous leurs pas tandis que le soleil déclinait au-delà des forêts. Plus bas, les cadavres sommeillaient dans la glace, attendant patiemment le retour du printemps. 

— Mon ami, me crois-tu quand je dis que je suis fatigué ? demanda le Roi.

— Le tableau que vous peignez à la pointe de votre épée ne sera jamais terminé.

— De toutes tes qualités, c’est ton optimisme que je préfère Théodore.

Ils se laissèrent aller à rire en cet instant suspendu puis le peintre reprit la parole, le visage grave.

— Votre Majesté…

— Cesse tes courbettes, nous sommes entre nous.

— Je suis sérieux. Vous affrontez les loups à mains nues pour entretenir la quiétude de la France. Seulement les morsures se font plus profondes. Votre fierté et votre courage sont certes inébranlables, mais votre vigueur viendra à vous abandonner.

Stanislas ramassa une poignée de poudreuse et la serra au creux de son poing jusqu’à ce qu’il en ruisselle de l’eau.

— Marchons encore un peu, si tu le veux bien.

 

Un jour, un chevalier du même âge que le Roi se présenta seul sur le pont-levis. Sa mine harassée témoignait d’un tumultueux voyage. Pourvu d’une barbe qui lui mangeait le visage, le front couvert de sueur et de mèches de cheveux collées, il supplia qu’on le fasse entrer. Il avait un message, disait-il, de la plus haute importance. On le mena au souverain devant lequel il s’agenouilla pour raconter son périple.

— Je me nomme Valéron de Mérins, mon Roi. Je viens vous prévenir qu’un danger guette la couronne. Les dissidences grondent dans le Sud. Si je suis ici, c’est que je n’ai su m’entourer des bonnes personnes. Je luttais pour vous, mais certains de mes hommes m’ont trahi. Les autres sont morts…

Il baissa la tête.

— C’est ainsi que s’exprimerait l’instigateur d’une telle machination, clama Stanislas en se levant du trône. Ne le crois-tu pas ? Et cette vermine aurait-elle jusqu’à l’audace de venir dans ma propre demeure, courber l’échine et brosser mes bottes ?

Stanislas se planta devant l’homme dont l’armure était maculée de sang. Une large cicatrice encore fraîche se frayait un chemin entre ses deux yeux noirs.

— Regarde-moi, intima le Roi.

Le chevalier s’exécuta. Stanislas le dévisagea.

— Sais-tu combien de têtes ont roulé sur ce tapis où reposent tes genoux ?

— Je l’ignore.

— Suffisamment pour remplir ce château, du sol jusqu’au sommet des remparts. As-tu encore des alliés qui sauraient te recueillir ? Si ce n’est le cas, tu te sentiras bien seul demain à l’aube. Je te laisse la vie sauve et je prends note de ta mise en garde, Valéron de Mérins. Je tiens les rênes de ce royaume depuis si longtemps parce que j’ai laissé la confiance quitter son attelage. Si tu es ce que tu prétends, nos routes se croiseront à nouveau. En attendant, je t’offre gracieusement le gîte.

Debout à la droite du trône, Tristan acquiesça. Le balafré se redressa.

— Je comprends votre méfiance, mon Roi. Je quitterai l’enceinte le cœur léger et ma mission accomplie. Vous êtes informé et ne saurez être surpris par le poing qui veut vous frapper.

Il marqua une révérence, recula de plusieurs pas et au moment où il s’apprêtait à quitter l’endroit, reprit la parole.

— Mon Roi, je ne voudrais pas que ce geste paraisse déplacé parce que votre esprit est tourné vers la sauvegarde de notre France, mais sachant que vous êtes amateur de peinture, j’ai sauvé cela pour vous.

Il indiqua un paquet rectangulaire tenu par l’un des gardes royaux, de taille modeste, emballé soigneusement dans une étoffe de tissu. Stanislas ordonna qu’on lui apporte l’objet. Il le déballa de son écrin de fortune et l’empoigna par le cadre. Dissimulé dans la barbe broussailleuse de Valéron, un sourire de satisfaction naquit. La toile représentait un château sur lequel se reflétaient les ombres de la nuit. Une armée de morts-vivants enragés bordait les fortifications. Un travail de qualité que le Roi reconnut par une petite moue.

— Un artiste italien, compléta Valéron.

— Il rejoindra ma collection, dit Stanislas en redonnant le cadre à son garde. Tu peux disposer à présent. Les atouts de Ham sont là pour te requinquer. Profites-en et disparais à l’aube.

 

Le chevalier balafré trouva une chambre à l’auberge du Dragon Gris. Avant que la Cité ne soit soustraite à la lumière du jour, il décida d’effectuer une promenade. Il prit son temps pour découvrir les magnifiques fortifications. Il mémorisa le nombre d’archers qui effectuaient les rondes sur les murs, la fréquence à laquelle ils se relevaient. Et bien d’autres informations…

Ce que Valéron ne vit pas, c’est qu’il était observé. Au cours de sa sortie quotidienne, Théodore l’avait repéré. Le chevalier en lui-même aurait pu passer inaperçu. En revanche, le blason qu’il portait gravé sur le poitrail de son armure réveilla des souvenirs douloureux dans le cœur du peintre. Ce blason dessinait un cercle dans lequel s’entrechoquaient trois crânes rouges. Le temps de prévenir la garde, le serpent avait réussi à quitter la Cité.

 

Un intendant du château. Une servante. Enguerrand, loyal chevalier de la garde rapprochée de Stanislas. Tous souffrirent d’un mal étrange deux jours plus tard. Un mal qui dans un premier temps leur avait criblé les mains d’éruptions cutanées. Un mal à l’origine d’une fièvre terrible qu’aucune plante médicinale ne parvenait à contenir. Au troisième jour, on informa le peuple que le Roi avait contracté la maladie. Tristan dépêcha les plus illustres médecins et guérisseurs au chevet de son bien-aimé père. Malgré la compétence des uns et le soutien des autres, la fièvre ne tarissait pas. La semaine suivante, Augustine périt. Enguerrrand fut terrassé le lendemain, une heure après l’intendant. Le vieux Roi s’accrochait à la vie de ses forces déclinantes lorsque son fils vint s’agenouiller au pied de son lit, la mine grave. Il portait son armure et tenait son heaume sous le bras.

— Père, on m’informe qu’une armée de cinq mille hommes est en marche vers Ham… L’éclaireur qui est revenu vivant parle de machines de guerre et de béliers monstrueux. Je vais l’annoncer aux hommes. Il nous faut préparer l’arrivée d’un siège imminent. Et tu es là… allongé sur ces draps à l’odeur de linceul. Enfermé dans cette pièce aux allures de tombeau. J’ai peur. Si seulement j’avais ton courage…

Malgré le marteau qui semblait frapper l’intérieur de sa tête comme une cloche, malgré sa perpétuelle envie de vomir et son inéluctable agonie, Stanislas s’assit au bord du lit rRoyal. Il tendit un bras que Tristan s’empressa de prendre. Ensemble, ils se postèrent à la fenêtre.

— La peur n’est pas ton ennemie. Je n’ai… Je n’ai jamais vaincu sans la sentir me retourner les entrailles. Il faudra user de ceci, dit-il en pointant un index sur sa tempe. Voilà ce que tu vas faire…

Ils mirent à profit ces instants. Père et fils communiant de la même rage quant à l’accueil qu’ils réservaient aux traîtres. Le roi Stanislas déposa un baiser d’adieu sur le front de Tristan. Il le pria enfin d’exaucer un dernier souhait.

 

— Vous m’avez fait demander, mon Roi ? dit Théodore d’une voix feutrée.

— Entre, mon ami. Viens tenir compagnie à un mourant.

La sueur ruisselait au creux des rides majestueuses. Sa peau revêtait déjà la pâleur d’un cadavre et pourtant, il souriait, robuste tel le dragon. Le peintre s’assit aux côtés de son souverain.

— Tristan est aussi valeureux que vous. Je crains que le chagrin ne l’affecte trop.

— Nous avons longuement discuté. Tu peux laisser tes inquiétudes s’envoler. Approche.

Stanislas prit la main de son peintre au creux de la sienne.

— Rien ne m’a plus apaisé que de te voir happé par ton ouvrage, le savais-tu ?

— Vraiment ? Vous n’en avez jamais rien dit…

— La pudeur est le privilège des vivants, seuls les mourants l’apprennent.

Deux servantes apportèrent une toile et le matériel qu’avait commandé le régent. Un homme en arme escorta au bout de sa chaîne le cadavre de Raphaël. Il l’accrocha à l’extrémité de la chambre et s’éclipsa. Tout était prêt.

— Peins, s’il te plaît. Pour ton roi… Peins, dit-il soudain prit d’une quinte de toux dévastatrice.

Il expectora sang et injures. Raphaël l’accompagna de ses propres râles de lamentation.

— Les mots ont cette insignifiance en pareils moments de douleur, chuchota Théodore. Je suis aussi ébranlé qu’honoré…

Théodore se saisit d’un pinceau, s’assit sur le tabouret.

— Stanislas, lorsque j’ai perdu Raphaël, vous m’avez recueilli. Protégé. Écouté quand votre orgueil légendaire sommeillait.

Le visage du Roi se détendit dans un masque de tendresse jusqu’alors inconnu.

— Vous avez comblé ce qui m’a été volé. J’aimerais, si vous me le permettez, révéler votre portrait…

Stanislas de France cligna des paupières.

— Non. Tous les jours de ta vie… tu as… voué ton talent à ton jumeau. Je me mépriserais par-delà cette terre si j’étais celui qui déviait ta destinée… Au travail, mon frère, que je puisse t’admirer avant mon repos.

 

Théodore créa une nouvelle représentation de Raphaël, le reste de la journée. La nuit entière. Au petit matin, l’olifant sonna. Tristan laissa l’ennemi dérouler ses forces tout autour des enceintes. Les catapultes crachèrent les premières. Les archers ripostèrent. Le sol tremblait et les hommes se tenaient serrés, les uns contre les autres, prêts à donner leur vie pour le Roi. La herse vola en éclat sous les assauts d’un lourd bélier. Ce fut le tour de la porte qui résista jusque midi. La tête du bélier la perfora enfin. Une tête en forme de crâne que l’on avait peinte d’un rouge sang. Tristan donna le signal. On ouvrit les geôles qui vomirent des vagues de morts-vivants. Déstabilisé par l’horreur, l’ennemi perdit nombre d’hommes dans la manœuvre.

 

Du haut de la demeure seigneuriale, le croisement du fer retentissait sans relâche. Théodore finissait paisiblement sa commande. Le Roi s’éteignit dans un soupir. Le peintre acheva le portrait d’une touche de vert. Il prit la toile et la déposa avec une infinie douceur sur le visage du défunt. Des bottes martelaient les marches du grand escalier. Des cris. Le fer toujours. La hargne. On défonça la porte. Valéron de Mérins.

— Vous arrivez trop tard. Le Roi n’est plus.

Le chevalier jeta un œil dédaigneux à la dépouille.

— Je suis étonné qu’il ait survécu si longtemps. Le poison qu’il a touché aurait dû le foudroyer il y a bien des jours. Ce n’est pas pour lui que je suis là.

Il s’avança face à Théodore, l’intimidant de sa large stature, le forçant à reculer, plus loin dans la pièce, jusqu’à ce que l’haleine fétide de son frère se fasse insupportable. La lame de Valéron tournoya dans les airs avant de s’abattre. Ainsi prit fin l’existence de Raphaël. Théodore s’écroula à genoux comme si c’était sa propre tête qui venait de rouler à ses pieds. Il s’en empara et la serra contre son torse, les yeux humides de larmes, le cœur orphelin de son âme. Le chevalier se délectait du spectacle. Théodore décida d’en donner davantage et se mit cette fois à pleurer tout ce que le corps permettait. Au moment où la sécheresse le gagnait, il se lança dans une tirade qui n’eut rien à envier au plus talentueux des comédiens.

— Vous êtes lâche à ce point, mon Seigneur ?. Exterminer un homme désarmé et vous en satisfaire ! Qu’allez-vous faire maintenant ? Tuer un artiste parce qu’il vous aurait menacé d’un pinceau ? Qu’elle fera rigoler dans les tavernes et les auberges de tout le pays, cette histoire de Valéron le valeureux pourfendeur des faibles. Il paraît que je sais peindre la mort mieux que personne. Peut-être devrais-je me lancer dans la représentation de votre bravoure qui à votre naissance a dû succomber ?

— Il suffit, tempêta Valéron dont la susceptibilité venait d’être éraflée. Tu vas te taire et écouter. Si tu es encore en vie, c’est parce que je l’ai bien voulu.

— En vie ? demanda Théo en partant d’un rire affranchi de toute pudeur. Pourquoi suis-je étonné que vous ne compreniez rien ? Je ne vous en tiens pas rigueur, j’ai maintenant ce que je cherchais.

De Mérins fronça les sourcils.

— De quoi parles-tu, vieux fou ?

— De nos adieux, messire.

Le cadavre de Stanislas qui s’était glissé jusqu’à eux à pas de spectre, sous le tumulte de la bataille, arracha la gorge du chevalier d’un coup de dents. Un flot de sang jaillit du malheureux, tellement surpris qu’il ne parvint à crier. Il tomba, anéanti. Théodore laissa le Roi terminer son festin, attendant sagement son tour. Le moment venu, il baissa les bras pour laisser son frère d’adoption l’étreindre mortellement. Le crâne de Stanislas fut transpercé par la lame d’un poignard. Tristan enlaça le corps assoupli de son père et l’accompagna dans sa chute.

 

Les légions aux trois crânes rouges furent défaites. Le fort avait plus que souffert de la bataille. Les soldats épuisés ne célébrèrent pas cette victoire. Ils pleurèrent la mort de leur bien-aimé Roi et brulèrent ses restes sur un bucher si grandiose que les flammes en léchèrent le ciel.

Théodore referma son atelier. Il portait en bandoulière une besace chargée du strict nécessaire ainsi qu’un carquois. Il quitta le château à cheval au prétexte d’une promenade. La province comptait ses victimes par milliers. Le peintre fuit les hordes les plus menaçantes et finit par rejoindre l’endroit idéal pour sa retraite. Un bourg fantôme hanté par un nombre acceptable de cadavres. Il s’enferma dans une maison dont il barricada les accès, débarrassa la pièce la plus importante et l’aménagea à sa guise. Sa présence finit par attirer les trépassés qui s’agglutinèrent contre les murs et fenêtres. La bastide de fortune tiendrait le temps qu’il faudrait.

Le vieillard soupira en découvrant son visage dans le miroir. La clarté vacillante d’une bougie faisait danser les ombres. Il prit le pinceau et commença à couvrir la toile. Dehors les morts s’amassaient, cognaient sans relâche. Raphaël. Théodore. Le tableau se révélait. Les deux frères s’y confondaient étrangement. L’artiste peaufinait les détails, attendant avec sérénité l’heure prochaine de sa renaissance.

 

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