Cathédrales de brume

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Je devrais vomir ce livre, le traiter de gâchis cosmique, etc. Parce que ça ne devrait pas être permis de passer aussi près du chef-d’oeuvre, d’entamer une histoire qui ouvre autant de portes à l’imagination et à la réflexion et de rater la cible. De différentes façons : un personnage central trop peu fouillé, alors même que les réalisations de ce personnage sont détaillées ; des excès de vocabulaire précieux, parfois employé à contre-sens (je n’énumérerai pas les exemples repérés), que le lecteur aura intérêt à considérer comme un bruit de fond, ainsi que les abus de « participes présents adjectivaux à l’américaine », pour éviter les subordonnées que voudrait le français ; et des hiatus entre plusieurs interprétations possibles de ce qui aurait pu être une mise en abyme fantastique, entre le héros créateur de mondes virtuels, les créations ainsi réalisées et les extra-terrestres qui surveillent ce héros, victime d’une expérience.

Le récit : le héros se réveille dans une capsule de survie à bord d’une chaloupe de vaisseau spatial en route vers l’infini et l’éternité car il dispose, d’une façon inexplicable, de capsules de régénération en quantité suffisante pour lui permettre de vivre dix millions d’années. Mais par contre il est enfermé dans sa capsule de survie, incapable de se détacher, les contrôles de la chaloupe sont bloqués, les émetteurs-récepteurs hors d’usage et la chaloupe part, à une vitesse proche de celle de la lumière, en direction de la galaxie d’Andromède. Seul compagnon de ce voyage, une « sentinelle », création électronique chargée de veiller sur les passagers de la chaloupe, qui auraient dû être trois.

Le roman raconte, en un certain nombre de scènes étalées dans le temps, comment le naufragé va parvenir a sauver sa santé mentale, à survivre à cet exil prolongé, en s’aidant de la création d’univers virtuels créés avec l’aide de la sentinelle, dans lesquels il convoque personnages célèbres (s’agit-il de créations de la machine, totalement virtuelles, ou de réincarnations des personnages évoqués ? La question mériterait d’être creusée. Le fait que le héros n’ait pas de problème pour communiquer avec eux plaide pour la première hypothèse, certaines allusions à leur savoir ou au fait qu’ils ont été tirés du sommeil éternel, font penser à une réincarnation des âmes des personnages d’origine), extra-terrestres parfois riches d’un savoir non-humain et de capacités variées. Différentes rencontres viendront s’ajouter à ses « créations », ses « cathédrales de brume », au cours du périple millénaire et même « millionannaire » qui l’attend.

Cette idée d’un humain confronté à l’éternité, des recherches et créations nécessaires, augmentée de la double mise en abyme que provoquent d’une part les relations du naufragés avec les personnages créés ou ressuscités dans ses « cathédrales », de l’autre les interventions occasionnelles, invisibles, des extra-terrestres qui ont provoqué cette situation à titre d’expérience pour passer les longs milliards d’années de réflexion qui constituent leur vie, aurait pu aboutir à un chef-d’oeuvre comparable à la Horde du Contrevent, au Déchronologue et ce livre, qui devrait avoir des suites, n’est pas loin de mériter la comparaison. J’ai expliqué pourquoi, pour moi, il passe à côté d’une cible aussi ambitieuse, sans vraiment démériter. S’il y a des suites à venir, comme l’annonce la liste des oeuvres des mêmes auteurs, je les attends avec impatience. En espérant que, comme dans leur autre roman paru depuis, Oksana et Gil Prou auront éliminé ce que j’ai qualifié précédemment de « bruit de fond désagréable », l’emploi excessif de termes recherchés, parfois impropres. Et que certaines questions, comme le statut des personnages « créés » ou ressuscités par le naufragé (auxquels s’ajoutent, et là le héros se pose la question de leur rôle et de leur signification, deux personnages de roman qui deviennent des compagnons fidèles et indestructibles alors que d’autres ont disparu avec le temps) restent ouvertes.

J’ai rappelé au début de cette recension l’expression « gâchis cosmique », que Damon Knight appliquait à certaines oeuvres de Van Vogt. Ce livre présente effectivement des défauts du même type que les oeuvres d’AEVV mais aussi le souffle des Fabricants d’armes.

Cathédrales de brume de Oksana et Gil Prou, illustration de Monsu Desiderio, Rivière blanche

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