Les demoiselles éternelles par Christophe Maggi

Dans la république des Sept-Dizains, il existait jadis un petit village, aujourd’hui oublié de tous, qui joua un rôle décisif dans l’ordre de l’Univers.

C’est par un beau matin de mars, le jour de l’équinoxe du printemps, que le malheur arriva. Comme à son habitude, le petit village bouillonnait d’activités : le marché battait son plein, les marchands haranguaient les villageois, de-ci de-là s’échangeaient des poules, des chevreaux et des lapins. Une fermière bien portante, un fichu rouge dans les cheveux, coupait en quartiers de lourdes meules de fromage à trous tandis que sa fille vantait les goûts exquis des petits ronds blancs à pâte molle au lait cru. La cloche de l’église venait de sonner la fin de l’office des laudes et pendant que les ouailles quittaient la maison de Dieu sous l’œil bienveillant de leur curé et que les commères potinaient, le maître artisan horloger, issu d’une des grandes familles de notables du village, surveillait, du parvis de l’église, sa jeune fille unique, une jolie brunette aux yeux noisette, régler l’horloge de la paroisse. Encordée à l’extérieur du clocher, elle tentait vainement de débloquer le mécanisme, à grand renfort de clés et de manivelles. Quelques mètres plus bas, à ses pieds, la vie battait son plein et rien ne laissait présager quelque catastrophe.

— Faites bien attention, ma fille, de ne point glisser, cria son père en la regardant la peur au ventre.

— J’ai beau forcer, rien n’y fait. C’est calé !

Et la jeune demoiselle, cordiste expérimentée, se lança dans le vide en rappel et arriva rapidement au sol, décoiffée par la vitesse de la descente.

— Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Le marteau a arrêté de frapper la cloche subitement et les aiguilles de l’horloge ne tournent plus. Et pourtant, tout le mécanisme semble intact.

 

À quelques pas de là, des enfants jouaient, couraient et hurlaient dans les pâturages d’herbes grasses qui sommeillaient au pied des montagnes lorsque soudain, ils virent déambuler en courant, le souffle court, un petit être effaré qui hurlait en descendant de la montagne. Ses petites jambes sautillaient au-dessus des rochers et ses bras s’agitaient en moulinets ; il était tellement essoufflé qu’il avait le visage rougeaud et le front dégoulinant. Comme ses clameurs étaient confusément amplifiées par l’écho, les enfants crurent que le nain criait l’alerte au loup ou à quelque chute de pierre. Et eux aussi se mirent à hurler en courant vers la place du marché.

Le notable, alors qu’il vantait au curé les qualités d’artisan et d’acrobate de sa fille, se retourna surpris et regarda le contingent qui accourait. Des ombres d’étonnement et d’interrogation traversèrent le visage des deux hommes. Les enfants se dispersèrent ; la jeune fille, qui s’était séparée de son attirail de grimpeuse, rejoignit son père et vit le nain s’effondrer au pied du perron de l’église, au bord de l’apoplexie. Deux badauds retournèrent le nabot sur le dos et les témoins descendirent à la rencontre du malheureux. En quelques instants une foule de curieux se formait autour du pauvre qui aspirait l’air à grandes goulées sans pouvoir reprendre son souffle. Ses petits yeux bruns renfrognés fixaient le maire et il essayait d’articuler quelques paroles entrecoupées de souffles et de râles.

— C’est TempsLibre ! dit la jeune fille qui le reconnut aussitôt.

— Le soleil… Le soleil… Un grand… de l’aide… pour... le…

C’est tout ce que l’on put comprendre et le nain répétait inlassablement la même phrase.

Enfin, l’apothicaire qui venait de quitter son officine pour voir l’agitation, toujours prêt à donner des conseils avisés, fit jeter un seau d’eau glacée au visage du pauvret puis il le gifla par deux fois et après avoir respiré un grand coup, le nain réussit à articuler :

— Regardez le soleil !

— Et quoi donc le soleil ! Il est où il doit être ! Dans le ciel au sud-est. Aurais-tu peur qu’il tombe ? demanda le notable bedonnant.

— Vous ne comprenez pas. Un grand malheur est arrivé. Il faut de l’aide pour le Maître. Suivez le Pas de chèvres et retrouvez TempsPerdu, il vous guidera.

Et le nain, ayant épuisé ses forces en formulant ces quelques paroles, se traina péniblement jusqu’à la fontaine publique sous l’œil interloqué des villageois.

L’adolescente, bien plus éveillée que la moitié du village réuni, fila en direction de la maison familiale, gravit les escaliers quatre à quatre, déboula dans sa chambre dans laquelle régnait un capharnaüm indescriptible et redescendit en tenant un petit cylindre de bois en main. Elle enfonça une tige métallique dans le cylindre qui comportait des inscriptions en son pourtour et le dirigea vers le soleil. Elle regarda l’ombre frapper les chiffres, elle regarda l’horloge du clocher puis recommença l’opération.

 

*

Son père, profitant de l’autorité qu’il lui était conféré par le rang de son illustre famille qui siégeait au Grand Conseil du village, essaya vainement de prendre la parole, mais tous parlaient des propos du nain et extrapolaient, pendant que ce dernier s’endormait de fatigue au pied de la fontaine.

— Mes amis, silence… Mes amis, silence ! Écoutez-moi, s’il vous plait. Nous devons suivre le Pas de chèvres et rejoindre l’ami TempsPerdu. Nous devons tirer cette histoire au clair. Il semblerait que quelqu’un ait besoin de notre aide.

La foule acquiesça et la cohorte de villageois, qui n’avait cessé de gonfler, se mit en route, traversa les pâturages d’un pas décidé, suivit le chemin qui menait les caprins dans les transhumances et après une longue et fatigante marche, rejoignit un autre nain, TempsPerdu, qui perdait son temps avec impatience au pied d’un arbre.

Le bout d’homme, furieux d’avoir tant attendu, grommela :

— Dépêchez-vous, voyons, un grand malheur est arrivé.

— Quel est-il ce malheur si urgent ? s’enquit l’apprentie horlogère.

Elle était essoufflée et avait chaud, mais elle était en tête de cortège, suivie par son père. Aussi faisait-elle déjà le point avec le cadran solaire portatif de son invention tout en écoutant la réponse du nain.

— Le Maître du Temps est tombé raide mort !

Face à une explication aussi saugrenue, ceux qui avaient entendu la réponse restèrent sans voix, les autres continuèrent à inventer des histoires, mais personne ne remarqua l’effroi qui parcourut le visage de la jeune fille. Elle lâcha son cadran.

L’ombre projetée n’avait pas bougé.

 

*

Les nains connaissaient les chemins tortueux des montagnes, les sentes interdites et les ravines secrètes. Ils connaissaient les lieux et le cœur des Alpes parce qu’ils en étaient les gardiens depuis des siècles. Ainsi, TempsPerdu entraina les villageois loin de chez eux, faisant des tours et des détours. Le commun des mortels se serait cru perdu, mais les villageois avaient une confiance aveugle en leur guide. La forêt fit place aux plaines des montagnes puis les plaines furent abandonnées pour des chemins caillouteux qui serpentaient le long des torrents, sinuaient entre les monts rocheux et se perdaient au cœur de la chaîne alpine. Le foehn dévalait les pentes raides environnantes et chauffait le sentier. La marche était longue et difficile, mais agrémentée de la présence des marmottes qui sortaient de leurs terriers et gambadaient dans les verts pâturages alpins en poussant de petits cris stridents. Ces petits animaux taquins et espiègles apparaissaient et disparaissaient au gré de leurs envies et le spectacle qu’ils offraient était toujours un ravissement.

Après avoir descendu une dernière vallée encaissée, découvert une sente qui cheminait entre les mélèzes, le cortège de villageois arriva enfin au sortir de la pinède, au pied d’une paroi rocheuse. Le sommet se perdait dans les nuages et nul n’eut pu dire quelle était cette montagne.

Le nain contourna un gros rocher qui gisait au pied de la paroi et, sous l’œil intrigué de la populace, le fit rouler. Le roc laissa apparaitre une basse poterne en fer forgé. Elle était minuscule et en s’approchant tous virent que la poignée représentait un sablier.

TempsPerdu bascula la clenche et poussa la porte qui gronda. Il invita les villageois à le suivre dans le conduit. La galerie permettait de se tenir debout et s’enfonçait en ligne droite sous la montagne. Après avoir parcouru plusieurs toises à la lumière d’une lampe de mineur, dans un silence religieux parsemé de quelques exclamations de surprise en découvrant le lieu, le groupe arriva au pied d’un monumental escalier taillé dans le roc. Alors, le guide se retourna vers la petite assemblée dont le regard se perdait dans les hauteurs de l’escalier tant il était imposant et son sommet inaccessible à la vue et dit :

— Suivez-moi là-haut. Je vous emmène au Royaume du Maître du Temps.

Et les villageois de gravir les marches très raides pendant ce qui leur parut être une éternité. À mi-chemin certains étaient pris de vertige. En regardant en bas, ils ne voyaient plus le sol et en regardant en haut, ils ne voyaient pas la fin de l’escalier. Plusieurs fois, ils s’arrêtèrent durant leur périple, épuisés, mais ils arrivèrent enfin au sommet. Et ils découvrirent, émerveillés, un spectacle auquel ils ne s’attendaient pas.

Face à eux s’étendait une vaste place dallée creusée dans la montagne. À l’est et à l’ouest, les parois étaient découpées et laissaient entrevoir des mécanismes d’horlogerie géants : un gigantesque boitier mécanique composé de roues dentées, de rouages, de tourbillons, de roues de couronne, de pignons en or, d’axes en argent, de balanciers au piton cuivré à la spirale d’étain et à la virole d’acier, de marteaux en cuivre, de rochets et de barillets, d’ancres, de ressorts et de cliquets, enfin toutes sortes de complications en métal précieux qui laissaient à penser que toute la montagne abritait un mécanisme divin.

Au centre de la place se trouvait un rochet couché horizontalement dont le pignon s’enfonçait dans le sol. Autour de la roue, quelques personnes s’affairaient sans prêter attention aux visiteurs.

 

Les villageois s’approchèrent. Ils virent douze jeunes filles toutes aussi belles les unes que les autres, vêtues de chasubles blanches, un diadème de diamants dans leurs cheveux blonds. Elles semblaient évanescentes et flottaient au-dessus du sol. À leurs côtés, quelques angelots blonds ailés s’agitaient dans une nuée crépitante de lumière blanchâtre. On aurait dit qu’il émanait de ces êtres des auras luminescentes très fugaces de couleurs claires.

Le féérique cortège entourait un vieil homme dégarni à la longue barbe blanche et noueuse. Il gisait au sol. Il avait une simple tunique blanche d’une pièce qui couvrait son corps et une de ses épaules. Une chaînette cassée enserrait sa taille et pendait le long de son corps. Accrochée au mécanisme de la roue, à l’autre extrémité de la chaîne, pendait mollement un lourd sablier en or au sable blanc figé, des morceaux de chaînons broyés au sol. Les jeunes filles se retournèrent vers l’assemblée, elles avaient le regard triste et parlèrent simultanément d’une même voix.

— Notre père est mort. Il s’est tué à la tâche à force d’actionner ce maudit mécanisme.

L’écho de leur tristesse résonna dans l’immensité de la grotte.

— Le Maître du Temps est mort ? s’enquit la foule spontanément.

— Comme nous vous le disons.

  •  C’est impossible ! Il est éternel ! reprit le curé.

— Aussi longtemps que la Roue du Temps tournait, il jouissait de l’Éternité. Hélas, il n’est plus.

Le pauvre homme gisait sur le dos, une partie de sa longue barbe blanche arrachée. Il était mort. Il avait chu de fatigue, las de remonter le mécanisme, sa barbe s’était prise dans les engrenages et l’avait entrainé vers le sol. Le choc fut rude et le pauvre homme ne survécut pas. En tombant, sa faucille et le chaînon de son sablier s’étaient coincés dans le mécanisme et avaient cassé de nombreuses dents aux engrenages de laiton. Toute la mécanique horlogère s’en trouvait compromise. Les roues tournèrent encore quelques instants puis tout se dérégla et le mécanisme divin se bloqua à jamais.

Le curé, le maître horloger et sa fille se regardèrent. Ils se retournèrent en direction de leurs citoyens et virent dans leurs regards tristes que ces derniers n’attendaient qu’une chose : qu’ils s’avançassent. Alors ils firent quelques pas et prirent la parole.

— Les nains sont venus nous chercher dans notre village et nous ont guidés jusqu’ici pour que nous puissions vous aider. Et d’avance, au nom de tous les villageois, nous vous adressons nos plus humbles condoléances, dit-il en choisissant ses mots. Hummm… Si la divine mécanique que voici s’est arrêtée, alors cela nous pose de sérieux problèmes.

Il resta songeur.

— Cette divine mécanique, comme vous l’appelez, n’a rien de divin ! Il suffit de la faire tourner éternellement pour que le Temps de l’Univers poursuive sa course.

Le notable eut l’air embarrassé. Il chercha de nouveau ses mots.

— Et vous ne pouvez pas l’actionner vous-même ? dit-il en s’adressant à une jeune fille.

— Nous sommes ses filles, nous ne connaissons pas le fonctionnement de la mécanique céleste.

Et les nains reprirent en cœur : « Nous non plus ».

— Si le Temps de l’Univers reste figé, alors notre raison d’être disparait. À quoi serviraient les mesures du Temps s’il n’existait plus ?

Les villageois regardaient ce triste spectacle : douze jeunes et jolies filles si tristes entourées chacune de soixante angelots pleurants et auréolés d’une nuée de lucioles blanches. Il émanait tellement de tristesse et désespoir de leur visage que certains en vinrent à sangloter.

Alors la fille de l’horloger s’adressa aux demoiselles de lumière :

— Ainsi, c’est d’un horloger dont vous avez besoin. Et par chance, mon père et moi-même sommes les meilleurs artisans de tout le pays.

— Nous en sommes fort aise, mon enfant, mais pourriez-vous réparer le mécanisme ?

— Je vous le promets, dit avec assurance la jeune fille alors que son père roulait des yeux, incrédule.

Devant l’assurance de la jeune fille et face à tant de bonté, les Heures se regardèrent et sans même se consulter dirent en chœur :

– Qu’il en soit ainsi ! Et comment vous appelez-vous jeune enfant prodige ?

— Clepsydre.

 

*

L’histoire voudrait que le temps passât longuement et se perdit en conjectures, mais le temps ne s’écoulait plus. Le maître de la guilde des horlogers, Clepsydre, sa bien nommée fille, le curé et tous les corps de métiers représentés par les familles du village ci-présent se consultèrent : ils palabrèrent sur la solution à adopter pour aider tout ce petit monde à améliorer l’improbable mécanisme. Alors l’incroyable efficacité des habitants de la république des Sept-Dizains fit merveille : les femmes et les enfants regagnèrent le village pour organiser des ravitaillements, des porteurs s’épuisèrent à acheminer les matériaux nécessaires. Un atelier de fortune fut aménagé, chacun ramenant ses outils, des plans furent dessinés, déchirés et recommencés. Les nains, hissés sur des tabourets, essayaient de comprendre la mécanique des hommes…

Devant tant d’agitation, Clepsydre prit la direction des opérations. Sur une gigantesque feuille de papier jaunâtre dépliée au sol, elle dessinait d’incompréhensibles plans. Un nain, nommé TempsPrésent, qui devait s’enticher de la jolie brunette, la suivait sur la feuille avec un attirail de crayons, règles et compas. Il regardait la douceur de ses gestes et la beauté de son visage en profitant au maximum de l’instant présent. Elle aurait pu lui demander la Lune qu’il l’aurait décrochée.

Clepsydre criait des ordres, les villageois s’affairaient, tantôt dans les parois de l’est de la montagne, tantôt accrochés à des balancelles de fortune aux doubles tourbillons, coupant, découpant, limant, ajustant des feuilles de laiton et de cuivre, ils participaient tous au grand œuvre de Clepsydre. Et heureusement que la jeune fille fut une brillante maître horlogère parce qu’il est probable que personne ne comprit le mécanisme qu’elle développait tant il était savant.

Sous le regard intrigué des Heures, des Minutes qui essayaient de percevoir le sens de cette agitation, les yeux en larmes, et sous les étincelles lumineuses des Secondes qui pleuraient inlassablement, les villageois et les nains terminèrent d’ajuster les derniers rouages.

Les enfants avaient briqué les cuivres. Clepsydre, songeuse, admirait la mécanique complexe puis, d’un air solennel, elle s’avança et regarda l’assemblée qui s’était découverte. Tous attendaient avec impatience le moment crucial. TempsPrésent lui prit la main et la guida vers la grande roue. D’un geste élégant, mais ferme, elle poussa la roue horizontale vers la droite. Un cliquetis se fit entendre puis tout le mécanisme se mit en branle. Il émanait de la montagne un doux ronronnement qui raviva les cœurs. Les engrenages tournaient régulièrement, les tourbillons tourbillonnaient, les marteaux martelaient, les cliquets cliquetaient et… d’applaudir ne fut que le début de leur joie.

Il émana de la grotte une lumière chaude et blanche. Les Heures, filles célestes et merveilleuses qui étaient jusqu’alors figées pour l’Éternité du temps suspendu, commencèrent à s’égrener en Minutes. Ces dernières rebondissaient inlassablement au sol, formaient de petites boules blanchâtres qui se transformaient en anges blonds et le temps de leurs existences, virevoltaient et dansaient autour de leurs Heures en riant. À leurs tours, les Minutes créaient d’autres minuscules fées blanches qui éclataient de plaisir invariablement et aussi subitement qu’elles apparaissaient dans la joie et la bonne humeur. Ces délicieuses petites créatures étaient les Secondes, filles des Minutes et petites-filles des Heures. Heure après Heure, les douze cycles du Temps s’écoulaient et donnaient la mesure du Temps de l’Univers. Tel était la raison et le grand plaisir de l’existence des demoiselles éternelles. Et ce fantasque spectacle se répétait inlassablement sous les yeux ébahis des villageois qui restaient bouche bée. Alors ils comprirent qu’ils avaient réussi.

 

*

Un jeune villageois descendit pendant une éternité les marches de l’incommensurable escalier et fila au grand jour admirer la course du soleil. Il pointa le cadran solaire de Clepsydre vers le ciel, regarda les graduations comme elle lui avait appris et remonta pendant une nouvelle éternité l’escalier du Temps. Il arriva essoufflé, mais heureux et s’époumona :

— Il tourne. Le temps tourne !

— Dans le bon sens ?

Il réfléchit un instant.

— Oui, dans le bon sens.

Alors les filles, petites-filles et arrière-petites-filles du Maître du Temps s’écrièrent :

— Vive Clepsydre !

Et elles éclatèrent en rais de lumière.

La première Heure s’adressa à l’enfant et lui dit :

— Je ne comprends pas. Plus personne ne doit tourner la roue ?

— Non, c’est un mécanisme à double tourbillon et à remontage automatique. Une fois lancé, il ne s’arrêtera plus. Et sachez que notre guilde d’horlogers sera toujours là pour vous aider et assurer l’entretien de la mécanique. D’ailleurs, je me demande si en modifiant quelques éléments et ajoutant un cristal de quartz, vous ne gagneriez pas en précision. J’étudierai la question.

La seconde Heure caressa les cheveux de la jeune fille et ajouta :

— Pour ta récompense, nous t’offrons l’Éternité, mon enfant.

Sur ces mots, fiers de leur travail achevé, les villageois quittèrent l’antre du Temps et regagnèrent leur village où les attendaient les festivités de printemps.

 

*

Il se dit que, des siècles plus tard, un étranger découvrit un village perdu dans la république des Sept-Dizains. Cheminant, il avait l’habitude de poser son oreille sur le sol pour écouter le ronronnement de la Terre et à force de recherches, il se rapprocha du village fabuleux. Il le reconnut entre tous car sur la place du marché une haute statue en or d’une jeune fille protège ses habitants.

Avec le temps l’histoire fut rapportée et traversa les frontières. Et c’est depuis ce jour que la guilde des maîtres horlogers suisses fut reconnue dans le monde entier et que tous les coucous des horloges ont été remplacés par une clepsydre.

L’adolescente au regard noisette aurait pu rester un souvenir pour les habitants de la république des Sept Dizains, mais elle devint une légende et les légendes sont éternelles. Au Panthéon, il se murmure qu’une nouvelle déesse, Clepsydre la Gardienne du Temps, a gagné son éternité. 

 

Ou en PDF ici http://www.phenixweb.info/sites/default/files/les-demoiselles-eternelles...

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