Aubes et crépuscules par Alexandre Ratel

Nous partons tous un jour. Plus ou moins jeunes. Plus ou moins cons. Plus ou moins surpris. Pensant avoir accompli le destin qui était le nôtre ou quittant le terrain avant la fin du match. Mais que se passe-t-il dans les vestiaires célestes ?

Le mois de mai 2016 en plein Atlantique. Nous sommes sur le canot à moteur et nous plaisantons à mesure que le large s’éloigne. Encore quelques mois de préparation et je serai en condition pour battre le record de Martin. Je le talonne depuis deux ans déjà, mais son ego est plus grand que ce paquebot qui fend les eaux au loin. Les copains essayent de me détendre. Comment savent-ils que j’en ai besoin ? Je me prête au jeu pour noyer cette étrange sensation de mélancolie dans la bonne humeur.

Dix minutes plus tard, je flotte dans l’eau. Loïc et Rémi m’escortent. Les autres attendent dans l’embarcation, chronomètre en main, sourire épinglé aux lèvres. J’ordonne à mon cœur de ralentir la cadence. J’inspire. Je plonge.

Je descends dans le gosier infini de l’océan. Cinquante mètres. Une formalité. Mes poumons sont des ballons de baudruche qu’un enfant pétrit de ses mains sadiques. Des bancs de harengs dansent plus bas. Ils forment une immense boule qui enfle et se contracte à intervalles réguliers. Je tombe. Tout va bien.

8 minutes et 34 secondes. Mon record personnel. Un peu plus qu’Hey Jude des Beatles. À peine moins que trois rounds de boxe. Je ne vis que pour ce laps de temps au bout duquel j’embrasse l’ombre de la mort. La plénitude abyssale où, paradoxalement, tout semble figé.

L’obscurité absolue. Je dérive. Le néant.

 

*

Leurs voix me tirent de l’engourdissement. J’entends les mots, mais mon cerveau ne déchiffre pas les phrases qu’ils forment. Mon instinct me dicte de garder les yeux fermés et d’attendre. De toute façon, mes paupières semblent soudées. Une odeur de bois rance mélangée à celle de la crasse titille mes narines. En arrière-plan, je distingue le bruissement d’une foule qui bat le pavé, mûe par une excitation bouillonnante. Mes doigts rencontrent la surface râpeuse d’un drap enrobant un matelas raide comme une pierre tombale. On me secoue sans ménagement.

— Allez la Belle au bois dormant. Finie la sieste.

Des rires fusent. L’homme porte un costume noir d’une époque lointaine assorti d’une cravate bleue aux reflets argentés. Ses mocassins brillent d’un éclat irréel. Il relève son chapeau et me pique de l’extrémité de sa canne.

— Et bien ! Il a l’air costaud celui-là, dit-il.

— En a-t-il dans la caboche ? Jusqu’ici, les muscles n’ont jamais été synonyme de longévité, ajoute un barbu affublé d’un monocle.

Je m’assieds sur le bord du lit et tous me scrutent comme si j’étais une espèce en voie d’extinction. Ils sont huit. Six hommes et deux femmes. Tous issus de classes sociales différentes à en juger par leurs accoutrements. Vestons à carreaux, chapeaux pour certains, robe crème en flanelle pour l’une, brune et rapiécée pour l’autre. En baissant les yeux, je découvre ma tenue. Des chaussures de ville, un complet comprenant pantalon, veston et gilet noirs sur une chemise blanche. Une qualité de textile qui contraste avec la triste parure de lit. La chaîne dorée d’une montre dépasse de l’une de mes poches. Je saisis l’objet et inspecte ses fines gravures.

— Ils nous ont collé un muet dans les pattes, s’amuse l’homme à la canne. Lève tes fesses et prépare-toi.

Me préparer à quoi ? Mais où diable ai-je atterri ? Et cette montre, pourquoi me fascine-t-elle à ce point ? Les questions se bousculent dans mon crâne au point de produire un embouteillage qui me donne le tournis. Le leader me rattrape avant que je ne m’écrase le nez par terre.

— Première fois. C’est celle qu’on n’oublie pas, ajoute-t-il en lorgnant sa propre montre. Il nous reste environ 61 heures. Pensez à remonter régulièrement vos montres ceux qui n’ont pas l’habitude. Qui a les billets ?

— Moi, répond la blonde en flanelle en commençant la distribution.

Elle m’en confie un et me gratifie d’un sourire séducteur.

— Merci.

C’est mon premier mot. La seconde demoiselle me tend la main alors qu’abasourdi, j’observe la bande quitter la chambre. Nous descendons des escaliers en bois sous les accords d’un piano à queue. Un nuage de fumée flotte au-dessus des tables.

— Je m’appelle Ashley, me glisse la demoiselle au creux de l’oreille. On va t’expliquer. Dès qu’on aura embarqué.

— Je suis… en train de rêver ?

— C’est réservé aux vivants.

Le poids impitoyable des mots m’écrase. Les vivants. Mais je ne suis pas… prêt à faire le deuil… de ma propre mort.

— Je… Où est-ce qu’on est ?

— Angleterre. Pressons-nous !

La minute suivante, nous foulons la rue. La marée de passants nous embarque dans son courant. Ashley serre ma main et, telles deux anguilles, nous nous faufilons dans les entrailles grouillantes de la foule. Nous débouchons sur un quai d’où le soleil vient de disparaître. Il se dresse face à nous, mouillant le port de son immensité. Un colosse d’acier si démesuré qu’il ne peut être embrassé d’un seul regard. Le Titanic.

Une vague de panique me submerge. Je tente de retenir Ashley qui file vers la passerelle d’embarquement.

— On ne peut pas. Il va… ce bateau va couler !

Ash’ stoppe net et plaque une main sur ma bouche.

— Ne t’avise jamais de redire un truc pareil, m’ordonne-t-elle.

— Mais ce bateau va…

— Oui. Et c’est pour ça que nous sommes ici.

 

*

— Comment te sens-tu ?

— Comme quelqu’un qu’on envoie à l’abattoir.

Nous marchons sur l’interminable pont. Depuis le quai, des milliers de badauds saluent l’unique départ du géant des mers. Insouciants, des centaines de passagers répondent.

— Je veux retourner chez moi.

— Il n’y a plus de chez nous. Chez nous se résume à quelques heures, disséminées dans l’Histoire. Richard t’expl…

La sirène retentit. Les moteurs se mettent en branle. À l’instar de ma peur, la liesse atteint son paroxysme. Je demeure silencieux à la vue du port de Southampton qui rapetisse. Elle sort la montre de ma poche et la remonte.

— Penses-y !

Elle fouille ensuite dans sa besace et s’empare d’un sandwich.

— Tu en veux un ? me demande-t-elle.

— Je n’ai pas faim.

— C’est normal. Tu n’auras plus faim. Mais le goût est quand même génial. Saucisson de sanglier. Tu savais que le mot Sandwich était le nom d’un port anglais également ?

— Quelle ironie, dis-je avec une pointe d’amertume qu’elle ignore prodigieusement.

— On a rendez-vous dans une heure dans la cabine de Richard. Rejoins-moi ici tout à l’heure. En attendant, tu peux te dégourdir les jambes. T’as l’air d’en avoir besoin.

Elle s’éloigne et marque un temps d’arrêt façon lieutenant Columbo.

— Une dernière chose. Ne parle pas trop autour de toi. Ne copine pas.

— Pourquoi ?

— Si quelqu’un te démasque ou si tu trahis les évènements à venir, tu disparaîtras définitivement. Et si tu dois rester, ce sera moins difficile de les voir partir.

 

*

Je déambule dans les couloirs du Titanic. Tout est si réel que j’en ai la nausée. Je suis réincarné. Dans le passé. C’est impossible. Et pourtant, dans ce miroir au cadre moulé, c’est bien mon reflet fatigué qui me dévisage. Ça n’a aucun sens, aucune logique.

— Vous êtes perdu ?

La voix exquise. Le visage merveilleux. Une chevelure remontée en chignon, des yeux verts et un petit nez en trompette. Des lèvres aussi fines que sa courbe. Elle porte une longue robe orangée. Elle incline la tête sur le côté avec un air plein de malice et repose sa question.

Perdu ? Quel euphémisme !

— Je m’appelle Élisabeth. Élisabeth Sherman, dit-elle en me tendant une main.

Je la serre de manière très maladroite, sans doute intimidé par la belle. Cette dernière éclate d’un rire sans retenue, un rire d’enfant.

— Quelle façon originale de baiser la main d’une demoiselle. De quel pays est-ce la coutume ?

Même sa façon de se moquer de moi est délicieuse. Que m’arrive-t-il, bon Dieu ? Je suis mort et sur le point de flirter avec cette créature d’un siècle révolu sur un bateau qui va sombrer.

— Est-ce que vous êtes aussi l’une des…

Je n’arrive pas à trouver le mot adéquat, mais à en juger par sa mine interloquée, ma question trouve réponse.

— Une des quoi ?

— Rien. Vous avez raison, je suis perdu. Auriez-vous l’heure ?

— Et si vous regardiez au bout de cette chaîne qui court sur votre veste, s’amuse-t-elle.

Quel idiot. Je lui rends son sourire et inspecte ma montre. Les gravures représentent le signe « infini », un travail d’orfèvre. Et il est très exactement…

— Je suis en retard ! m’écrié-je tout en me mettant à courir.

— Mais où allez-vous ? demande-t-elle à voix haute à mesure que je disparais.

— Justement ! Je n’en sais rien ! C’est bien le problème !

Montre en main, je bifurque à gauche. Je suis en retard ! Chasse cette fille de ton esprit ! Mourir et tomber amoureux dans une même journée, voilà qui faisait beaucoup trop.

 

*

Serrés comme des sardines, nous formons un cercle autour de Richard. De nouveaux membres ont rejoint les rangs et nous sommes treize à présent. Quatre revêtent des costumes de l’équipage.

— Il reste 55 heures, poursuit Richard. Nous avons deux bleus avec nous cette fois. Ashley, tu continues à chaperonner le tien et Alfred, tu prends en charge… Comment t’appelles-tu ?

— Henry, lâche le type dans un souffle. Est-ce que je peux enfin savoir à quoi rime tout ça ? J’étais sur le dix-huit trous de…

Richard croise les doigts et les traits de son visage se crispent.

— Demain, le Titanic va entrer en collision avec un iceberg. Des milliers de gens vont mourir. C’est le Destin et il sera implacable. Nous allons faire notre maximum pour sauver certains d’entre eux, sans distinction, avec les moyens du bord. Je vais laisser la parole à Stanley, il va vous éclairer sur la suite des évènements.

Stanley, je l’appris plus tard, était un professeur d’histoire érudit avant de passer l’arme à gauche. Sur le ton calme d’un maître d’école s’adressant à de jeunes élèves, il déroula un exposé limpide quant à la chronologie de la catastrophe, de l’impact jusqu’au naufrage.

— Il demeure des incertitudes. Pour certains, la coque s’est brisée en deux avant de couler. Pour d’autres, le Titanic s’est enfoncé en un seul morceau et s’est rompu dans sa chute. Sans vouloir paraître pompeux, l’Histoire est la plus longue fiction du monde, conclut-il.

Feu le golfeur brise le cercle avec une assurance qui m’épate.

— Et si nous nous débarrassions du capitaine.

La remarque provoque un rire général qui renfrogne l’intéressé.

— Smith est commandant, pas capitaine, précise Richard amusé. Nous apprécions ton courage néanmoins.

— On s’en fiche ! s’enhardit Henry. Il suffit de le bâillonner et de l’enfermer dans une cabine pendant le reste de la traversée. Dans le film, Di Caprio, il…

Cette remarque déclenche un nouveau rire parmi les membres du groupe et, à ma grande surprise, je ne peux m’empêcher de les accompagner.

— C’est qui Dicabrio ? Pourquoi c’est drôle ? murmure Ashley.

— Un acteur.

— Et alors ? Ça m’agace quand je ne comprends rien, soupire-t-elle en croisant les bras telle une enfant vexée.

Richard reprend la parole et confie à chacun une mission précise. L’un doit faire la veille auprès de l’équipage, l’autre contrôler les canots de sauvetage à tribord. Rien n’a l’air compliqué et le plan semble plutôt bien rôdé. Mon rôle est de rassembler les gilets de sauvetage situés à proximité du point d’impact et les disséminer sur le pont. Nous sommes treize pour 2188 passagers. Autant essayer d’attraper le vent avec un filet à papillons. Je me sens à l’étroit dans cette cabine, agglutiné contre des fantômes à la bouche grande ouverte et buvant les paroles de leur gourou. Je prends une grande respiration et je remonte le mécanisme de ma montre.

 

*

Ma tâche accomplie, je retourne dans ma cabine à la recherche d’un peu de calme et fouille ce qui semble être mes valises. Des vêtements, une trousse de toilette. Un exemplaire du Bossu de Notre-Dame. Rien d’extraordinaire. Je m’installe sur ma couchette et décide de passer un moment avec Victor Hugo. Je dois m’occuper les mains et l’esprit. Ce bateau est si grand qu’il y a peu de chance que je retombe sur elle d’ici… l’impact. J’ai entendu dire que nous avions tous une âme sœur bloquée dans une époque qui n’est pas la nôtre. La réponse se trouve juste derrière ma porte, en robe de soirée. J’ignorais que la beauté pouvait faire frissonner.

— Comment m’avez-vous retrouvé ?

Elle déplie un éventail et l’agite sous son nez. Le gentleman qui passe dans le couloir au même instant ne résiste pas à l’admiration grossière de sa croupe. Qui le pourrait ?

— Le Titanic n’a pas de secret pour moi. Avez-vous un smoking ?

 

*

Fille d’un riche homme d’affaires ayant fait fortune dans l’industrie du pétrole, Élisabeth menait une vie de rêves et de curiosités. D’amusements sans fin et d’expériences interdites aux femmes de sa condition. Tel est le résumé du long monologue qu’elle récite alors que nous déambulons dans les dédales du luxueux compartiment D. L’impression de devenir le nouveau jouet de cette enfant m’envahit et cela ne me pose étrangement aucun problème.

Elle m’entraîne en courant, je sautille sur les côtés pour ne pas marcher sur les volants de sa robe. Elle me singe, malicieuse et nous nous engouffrons dans un ascenseur. Au loin, j’aperçois la silhouette de Richard, appuyée sur sa canne. Il secoue la tête. La cabine se met en branle et monte sur le pont supérieur.

Je n’ai jamais été sensible à ce genre de détail, mais lorsque nous passons la salle de réception, la grandeur me procure un vertige exquis. La salle à manger est un paradis immaculé au milieu duquel se dressent de majestueuses colonnes. Sur les tables, les serviettes pliées ressemblent à de petites flammes immobiles. Nous progressons au milieu des convives, Élisabeth adresse quelques révérences exagérées, je tente de l’imiter avec un peu plus de retenue et nettement moins de classe. Je me laisse enivrer par sa compagnie divine jusqu’à ce qu’un intrus vienne troubler la fête.

— Ainsi vous êtes sa dernière trouvaille ?

L’homme, arrivé de nulle part, me tend la main. Une poigne de fer assortie d’un regard d’acier. Il tire la chaise à ma droite et s’assied.

— Jonathan Sherman et vous êtes ?

La question me surprend par sa simplicité. Qui suis-je ? Un imposteur glissé dans un costume chic, apprenti comédien qui joue les dandys avec une élégante maladresse.

— Victor Basset.

— Français ?

— Exact.

— Et sans accent, admire-t-il en levant un sourcil soupçonneux par-dessus ses lunettes. Impressionnant.

— Papa, vous voyez bien que vous l’indisposez avec votre interrogatoire.

— Ce n’est rien, rassuré-je.

Il remplit mon verre, puis le sien. Roule sa moustache sans cligner des yeux.

— À quoi désirez-vous trinquer, jeune homme ?

— Pourquoi pas à votre prospérité ? Puisse-t-elle jamais égaler le charme de votre fille.

Cette répartie me redonne confiance.

— Et votre assurance, rétorque Sherman. Qu’est-ce qui vous conduit en Amérique ?

Nouvel assaut.

— Et bien je… je…

— Il part y enseigner le français, invente Élisabeth. N’est-ce pas ?

— Tout à fait.

Je suis aussi mal à l’aise que Sherman semble déterminé. Il est de ceux qui traquent le moindre fil qui dépasse jusqu’à démêler la pelote tout entière.

— Un professeur ! Formidable métier.

Nous trinquons.

— Et qui paye plus que je ne l’aurais imaginé, enchérit-il. Vous êtes bien le seul professeur que j’ai croisé en première classe et…

Un lord bouscule Sherman. Richard.

— Je vous prie de m’excuser, cher Monsieur, ma maladresse est une véritable légende au pays. Vous savez comment on me surnomme ? demande-t-il en faisant virevolter son verre. La guigne ! Pas facile à porter pour…

Il renverse son vin sur mon veston dans une chorégraphie oscarisable.

— Je suis confus ! Vraiment ! Venez, Monsieur, je vais vous aider à nettoyer cela. Ma gouvernante est faiseuse de miracles face à ce genre d’incident.

Il me tire de ce guet-apens et me conduit sans ménagement du côté de la salle de réception. Plus nous nous éloignons et plus sa fureur s’élève.

— N’as-tu rien dans le citron ? me sermonne-t-il en prenant place au bar. Tu as failli tout faire capoter avec ton béguin.

Lorsque le barman approche, Richard le renvoie d’un geste de la main. J’observe tous ces gens qui vont bientôt mourir. Ce fragment de passé qu’on m’offre de corriger. Et puis il y a Elle. Les sentiments pavent le chemin de l’égoïsme.

Un membre de l’équipage apparaît par le grand escalier. Il dégage un charisme presque palpable. Barbe blanche impeccablement taillée et casquette vissée sur son crâne grisonnant, il passe à un mètre de nous, poursuit son chemin.

— Edward Smith. Le commandant du Titanic, m’apprend Richard.

À sa suite, un gringalet s’avance. Le bleu. Il tient un couteau de cuisine dans son dos. Je m’apprête à intervenir, mais Richard me retient. Le bleu brandit son arme. À l’instant où la lame atteint l’omoplate du commandant, un puissant flash irradie la pièce. Henry le golfeur se volatilise en confettis évanescents. Inébranlable, la scène reprend son cours. Richard me donne une tape sur la cuisse.

— On ne peut pas donner de grands coups de barre au Destin. Smith fera lancer ce bateau à pleine vapeur. L’iceberg sera au rendez-vous, à l’heure précise. On épargnera quelques vies. Ou pas. C’est le job, si tu l’acceptes.

— Sinon ?

— Tu demanderas à Henry.

 

*

J’ai pris trois décisions. Celle de ne pas demander à Henry. Celle de ne pas écouter Richard. Et celle de jeter ma montre par-dessus bord. De ma vie, je n’ai fait que des choix calculés. De ma mort, je comptais bien disposer librement. Jouer les équilibristes avec Élisabeth. Dépenser le reste de notre temps jusqu’à en épuiser les réserves, inexorablement.

— Je voudrais que ce voyage dure l’éternité.

Elle se contente de m’embrasser.

 

*

14 avril, peu avant minuit. La fatalité écorche le Titanic, à tribord, sous la ligne de flottaison. Nous sommes allongés sur le pont, à même le sol. Secousse infime, le choc nous fait vibrer. Élisabeth roule sur le dos à mes côtés. Elle rit parce qu’elle ignore ce qui est en train de se produire. Le ciel tapisse le monde d’un noir profond, la lune n’est qu’un spectre insaisissable.

— Qu’est-ce que tu crois que c’était ? demande-t-elle en passant une main dans mes cheveux.

Je me contente de l’embrasser.

L’agitation monte aussi lentement que le niveau d’eau dans le ventre du paquebot. Le visage d’Élisabeth se ferme. Elle a compris. Pour une fois, je conduis la danse et lui passe un des gilets de sauvetage que j’avais dissimulé. Le reste du chemin est très simple. Il suffit de se faufiler jusqu’au canot 1. Il sera le troisième à prendre l’eau selon notre historien, avec à son bord plus de places que de passagers. Au milieu des cris, à peine perceptibles, les gémissements d’un gamin. Un petit Gavroche se tient la jambe. La vérité est qu’on ne peut pas choisir. On se trouve d’un côté ou de l’autre, mais jamais sur le fil. Je pourrais tourner la tête ailleurs et m’enfuir avec Élisabeth. Mais je ne réfléchis pas, j’attrape l’enfant au vol et le serre contre mon torse. À mesure que nous approchons de la proue, les accords de l’orchestre s’élèvent. Richard est habillé en quartier-maître et guide une foule paniquée à contre-courant. Ashley dont le visage est en sang distribue couvertures et gilets à l’aide de deux gardiens. Des gardiens. Des gardiens sans autre pouvoir que le courage.

Jonathan Sherman nous aperçoit, il accourt, incrédule, désemparé, mais rassuré d’avoir retrouvé sa fille. Je le pousse aux côtés d’Élisabeth dans l’embarcation. J’y guide plusieurs passagers puis le destin s’en mêle : l’officier donne l’ordre d’affaler. Lorsqu’elle essaye de m’attirer à bord, le temps se suspend. Nos mains entremêlées se séparent peu à peu… Je recule de deux pas.

— Élisabeth… Je le veux de toute mon âme… Mais je ne peux pas… Je t’aime.

Le canot descend. Elle disparaît dans les ombres de la nuit sous une nappe de brouillard verglacé. Nous remontons vers la poupe. La mine grave de Stanley s’éclaire lorsqu’il me m’aperçoit. La seconde d’après, un courant de voyageurs endimanchés le projette par-dessus la rampe. Le Titanic se dresse dans un angle impossible et se brise dans un sinistre craquement. Les hurlements. L’obscurité. Je chute, rebondis et plonge dans l’eau gelée. Des dizaines de corps gravitent autour de moi. Des ballons de chair dont les yeux ouverts sondent les profondeurs mystérieuses. Au-dessus, un jeune homme se débat. Je nage et remonte sans ressentir ni froid ni douleur. Dans ma tête, les Beatles fredonnent Hey Jude. Je nage, mais je sais que je ne tiendrai pas 8 minutes. Je l’empoigne et nous crevons la surface de l’océan. Je le traîne. Encore plus loin. Il claque des dents. Je n’en peux plus. Nous dérivons. Des voix. Je coule. Une main attrape l’adolescent. Les abîmes m’engloutissent.

 

*

Il est des discordances quant au nombre exact de victimes causé par le naufrage du Titanic. Il aurait pu être plus important si une poignée de passagers clandestins n’avait pas prêté main-forte à l’équipage. L’Histoire n’en fera jamais état.

 

*

24 mars 1999, incendie du tunnel du Mont Blanc. 6 juin 1944, débarquement en Normandie. 11 juin 2034, déisme de Paris. 5 novembre 1530, inondation de la Saint-Félix. 26 avril 1986, Tchernobyl. Il m’arrive de croiser Richard, Ashley et les autres.

Je me réveille affalé au fond d’un fauteuil de bureau. Elle est assise en face de moi. Son minois rayonne comme dans mes plus beaux souvenirs.

— Tu es morte dans le naufrage ?

— Pas du tout. Une grippe, l’année d’après.

Nous regardons notre montre dans un même mouvement : deux décomptes remontent le temps vers zéro. Ils ont dix-sept minutes d’écart. Le premier s’arrêtera dans douze minutes.

— C’est magnifique. Je ne pensais pas voir pareille merveille, dit-elle en contemplant la vue. Tu as vécu cette époque ?

— Oui. Profitons de ce tableau avant qu’il ne disparaisse.

Nous nous avançons face l’imposante baie vitrée. Nos doigts s’entrecroisent. La ville et ses immeubles s’étirent sous nos pieds. Des colonnes de bétons, des voitures si minuscules que l’on dirait des jouets. Des gens si petits qu’on croirait des fourmis. La vie. Dans le ciel azur, un premier insecte noir se rapproche.

 

Ou un PDF http://www.phenixweb.info/sites/default/files/aubes-et-crepuscules-alexa...

Sections: 

Ajouter un commentaire