Nuit anglaise (La)


Avec un nom pareil, né en 1774 et mort en 1847, on ne peut être qu’aristocrate et émigré durant la Révolution. Un rien opportuniste dans la parenthèse napoléonienne, Bellin de La Liborlière mourut âgé « dans la foi et la religion catholique ». Exilé en Allemagne, il publie successivement un grand roman gothique, Célestine ou les Epoux sans l’être en 1798 puis, l’année suivante sa parodie, La Nuit anglaise. Le roman gothique, inauguré par Le Château d’Otrante d’Horace Walpole en 1764, connaîtra un succès énorme et ’frénétique’ jusque dans les années 1820 environ (Melmoth, de Mathurin), et culminera avec les nombreux ouvrages d’Ann Radcliffe dont les plus célèbres sont Les Mystères d’Udolphe et L’Italien ou le Confessionnal des Pénitents noirs,et, peut-être le sommet du genre, Le Moine de Matthew Lewis. Le genre est certainement l’ancêtre direct du fantastique, qui le remplacera triomphalement au XIXème siècle.

Châteaux hantés, abbayes désertées, ruines grandioses, spectres, fantômes, linceuls et cadavres, moines démoniaques et malédictions familiales, tout s’allie dans le genre pour accomplir une parfaite transition entre les Lumières et le Romantisme. Dans le roman parodique de Bellin de la Liborlière, Monsieur Dabaud, rétif au mariage de son fils, est subjugué par la lecture des romans gothiques que lui prête son ami Daubert. Soudain, il s’évanouit et vit alors un calvaire épouvantable, comme s’il accomplissait toutes les aventures des livres qu’il vient d’absorber sans retenue. Tout cela parce que, dans sa jeunesse, il a tué en duel le chevalier de Germeuil, lequel chevalier vient se venger. Notre pauvre Monsieur Dabaud vivra une nuit atroce, plongé dans ses plus affreux cauchemars, de salles mystérieuses en cachots humides, poursuivis par des créatures les plus innommables, enlevé, torturé, puis ’sauvé’ par un diable. L’explication finale, comme dans tout bon roman gothique, lèvera toute la lumière sur son aventure soudaine.

Le livre est très divertissant, car il cite constamment des extraits des romans gothiques de l’époque, imbriqués dans la trame, dont la propre Célestine de l’auteur, publicité immédiate, là. M. Dabaud les ayant donc tous lus. Les extraits sont soigneusement cités en notes de bas de page. Il s’agit donc d’un livre écrit totalement au second degré, ce qui est passionnant pour...1799. L’écriture est distancée et emplie d’allusions au ’lecteur’. Deux exemples. Un moine : « D’abord, je contreviens, pour vous être utile, à une règle générale, puisqu’en ma qualité de moine je ne devrais paraître que pour faire quelque mauvaise action ; et certainement, si les faiseurs de romans anglais étaient instruits de ma conduite, ils ne me la pardonneraient pas. » (p. 179). Ou celui-ci : « Le héros n’est plus rien dans un roman, c’est le lecteur qui est tout : pourvu qu’il frissonne et qu’il soit en suspens, les personnages ont beau faire tout ce qu’ils veulent, peu importe. Au surplus, voilà l’escalier par où vous devez monter. » (p. 107). Ceci vous donnera une bonne idée de ce style déjanté qui imprègne tout l’ouvrage. Comme Falstaff dans l’opéra de Verdi, ou la Tante Aurore de Boiëldieu, M. Dabaud acceptera volontiers la mystification, pour la plus grande joie de son fils et de sa future belle-fille.

Et le pacte conclu avec un diable (subalterne) pour s’évader d’une situation inextricable consistantt à ne plus jamais lire des « Radcliffades », gageons que M. Dabaud en lira encore beaucoup, et nous aussi d’ailleurs, tout émoustillés par un roman aussi brillant qu’étonnamment moderne dans son autodérision !

Bellin de la Liborlière, La Nuit anglaise (roman gothique), 206 p., Anacharsis Editions

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